DOTIA

par Angelene

***

Accueil du Groupe W:

"C'était pas de ma faute... protestait Simon.
- C'est ça... soupira Joy. Si tu contrôlais un peu plus tes hormones, on n'aurait pas eu tous ces problèmes...
- Joy, calme-toi... intervint Largo.
- Que je me calme? C'était un simple voyage d'affaires, la signature d'un contrat, et ça s'est terminé en chasse à la mafia coréenne... Pas d'accord, moi!
- Ca s'est bien terminé, c'est l'essentiel... fit Largo.
- On a eu de la chance... Je t'en prie Largo, dis à ton pote de se calmer, illico presto, avec les filles, ça commence à devenir lassant... Non mais je rêve... Draguer la petite sœur d'un criminel notoire très possessif... Pourquoi je bosse toujours avec des cinglés incapables de se contrôler dès qu'il y a une jolie fille dans les parages?
- Ah c'est ça, alors? Tu étais jalouse? Sourit Simon. Fallait le dire tout de suite, ma beauté! T'as toutes tes chances avec moi, avec ton charmant minois!"
Joy se contenta de le fusiller du regard et son sourire enjôleur disparut.
"Bon... Je crois que mon charme légendaire et moi, on va se mettre au vert quelques temps, le temps que notre petite Joy passe la douloureuse période du cycle menstruel..."
Cette fois-ci, Simon avait prononcé la phrase de trop. Joy se jeta sur lui pour le frapper, mais heureusement Largo s'interposa à temps. Il retint les poings de son impétueuse garde du corps et lui ordonna de se calmer d'un regard évocateur. Puis il décerna à Simon une jolie grimace.
"Elle a raison Simon... Il va falloir apprendre à surveiller nos fréquentations... On n'est pas très prudent et ça ne doit pas être agréable d'avoir à protéger nos petites fesses dans ces conditions...
- Ca va, j'ai pigé la leçon... soupira Simon. Joy, toutes mes excuses les plus sincères...
- Mouais... On va dire que je les accepte... marmonna Joy, sceptique. Et pour ton information, mon cycle menstruel, c'est en début de mois...
- Ah bon? Et ta mauvaise humeur est due à quoi alors? La pré-ménopause?
- T'as de la chance d'être le meilleur ami du patron, sinon tu te recevais la plus belle raclée de ta vie... marmonna-t-elle, menaçante.
- Ca, je veux bien le croire..."
Largo éclata de rire et prit ses deux amis par les épaules.
"Que ferais-je sans vous deux et vos chamailleries? On fait un truc ce soir? Ciné et quebabs?
- Je suis partant! S'enthousiasma Simon.
- Ok, si Simon s'abstient de parler de mon horloge interne...
- Ca peut se faire..."
Les amis parvinrent dans le hall d'accueil du Groupe W. Lorsqu'elle les aperçut, la standardiste de l'accueil se jeta presque sur eux.
"Monsieur Winch! Enfin là, je ne savais pas quoi faire!
- Que se passe-t-il? S'enquit Largo d'un ton sérieux, passant en mode "homme d'affaires responsable".
- C'est cette petite fille..."
La standardiste désigna une petite fille, d'environ neuf ou dix ans, aux longs cheveux blonds, aux yeux bleus et dont le teint semblait plus pâle et fragile que celui d'une poupée de porcelaine. La petite se cachait derrière la jupe longue de la standardiste, fixant les nouveaux arrivés d'une manière à la fois curieuse et effrayée.
"Qui est-ce? Demanda Joy.
- Elle ne m'a pas dit comment elle s'appelait... A vrai dire, elle n'a pas prononcé un seul mot depuis son arrivée...
- Mais comment a-t-elle atterri au Groupe W? Demanda Largo.
- Un homme l'a emmenée. Il a dit qu'elle était la fille de Monsieur Kerensky."
Largo regarda Simon et Joy, éberlués.
"Et qu'a dit Georgi? S'informa Largo.
- Il m'a été impossible de joindre monsieur Kerensky. Il n'est pas venu travailler aujourd'hui, il ne répond ni à son portable, ni à son domicile personnel.
- Et où est passé l'homme qui a emmené la petite?"
La standardiste haussa les épaules.
"J'ai détourné mon attention pendant quelques secondes, le temps de faire prévenir monsieur Kerensky au bunker quand ils sont arrivés à la réception, mais pendant ce temps, il avait disparu. Il n'est pas revenu, et cette petite fille attend ici depuis... Elle ne veut pas me donner son identité... J'avais pensé à appeler la police, mais comme monsieur Kerensky est votre ami, je me suis dit que vous voudriez régler cette affaire vous-même.
- Vous avez bien fait... Merci, Jenna, retournez à votre travail..."
La standardiste s'accroupit près de la petite fille.
"Regarde, ces trois personnes sont des amis de ton papa, ils vont t'aider, tu veux bien?"
La petite fille fixa Jenna d'un air peu convaincu. Largo voulut s'approcher d'elle, mais elle courut se protéger derrière la standardiste.
"Ben elle est farouche, la petite! S'étonna Simon.
- N'aie pas peur de nous... On ne te fera aucun mal..." dit Largo, ignorant Simon.
Mais le petit ange blond ne bougeait toujours pas. Largo remarqua alors qu'elle fixait Joy avec insistance depuis un moment. Il fit alors signe à Joy de s'y coller. La garde du corps sourit à la petite fille et s'accroupit à son tour près d'elle. Elle eut un petit geste de recul, mais beaucoup moins violent qu'avec Largo.
"Salut! Dit Joy d'une voix très douce. Je m'appelle Joy... Tu ne veux pas me dire ton nom?"
La petite fille fit non de la tête. Joy lui sourit à nouveau.
"C'est pas grave... On a tout le temps pour apprendre à faire connaissance, tu ne crois pas?"
Cette fois, la petite paraissait intriguée par Joy. La garde du corps lui tendit la main. L'ange blond hésita et la regarda à nouveau.
"Tu as peur de moi?" Demanda Joy avec un beau sourire.
La petite fit non de la tête.
"Bien... J'en suis contente..."
Joy regarda tout autour d'elle.
"C'est immense ici, tu ne trouves pas? A New York, il y a plein d'immeubles aussi grands que celui-ci... Ca te dirait de monter tout en haut de la tour?"
La petite fille dessina un très mince sourire sur ses lèvres et fit oui de la tête.
"Alors prends ma main et suis-moi..."
Les petits doigts fins et froids de l'enfant se glissèrent dans la main que Joy lui tendait. Joy se releva et regarda Largo.
"On va à l'appartement. Essayez de trouver Kerensky pendant que je lui parle..."
Largo acquiesça et lui et Simon regardèrent Joy s'éloigner et prendre l'ascenseur, accompagnée de l'étrange et timide petite fille.


A l'appartement:

Joy ouvrit la porte de l'appartement et s'écarta légèrement pour faire entrer la petite fille la première. Celle-ci pointa le bout de son nez à l'intérieur du luxueux domicile du milliardaire, timidement. Elle eut l'air impressionné par l'endroit, vaste et moderne, décoré peu chaleureusement. Joy la rejoignit et posa une main rassurante sur son épaule.
"Viens, on va à la terrasse... C'est mon endroit préféré, la vue est magnifique..."
Joy la guida vers la terrasse et passa devant elle. Elle s'accouda à la rambarde et invita la petite à faire de même.
"Regarde comme la vue est jolie..."
La petite se mit sur la pointe des pieds et regarda la vue splendide sur les gratte-ciels de New York. Elle ne put s'empêcher de pousser un soupir d'émerveillement.
"C'est beau, hein? L'encouragea Joy. On ne s'en lasse jamais..."
La petite fille ne pouvait détacher son regard de l'immensité qui s'étendait sous ses pieds.
"Dis-moi, tu as faim? Ou soif? Mon ami Largo, qui habite ici, adore boire du lait, il en a toujours en réserve, tu en veux?
- Oui, s'il vous plaît, madame...
- Hey... Appelle-moi Joy, d'accord?"
La petite acquiesça et plongea à nouveau ses yeux d'un bleu glacé dans la vue. Joy revint quelques minutes plus tard avec un plateau contenant des biscuits et un grand verre de lait. La petite fille engloutit le tout avec avidité, comme si elle n'avait pas mangé depuis des lustres.
"Waw... Tu avais faim, dis donc..."
Elle s'arrêta brusquement et fixa Joy avec appréhension. Joy lui fit un magnifique sourire très rassurant.
"Ressers-toi, n'hésite pas. Si tu as encore faim, j'irai te chercher autre chose.
- Merci..."
La petite fille reprit plus lentement sa dégustation, en admirant encore la vue. Au bout d'un instant, elle frissonna.
"Tu as froid? Tu veux rentrer? S'inquiéta Joy.
- Non... C'est beau ici..."
Elles échangèrent un sourire.
"Tu es gentille Joy... dit-elle timidement.
- T'as pas rencontré beaucoup de personnes gentilles ces derniers temps, c'est ça?" Comprit Joy.
La petite hocha la tête.
"Dis-moi, quel est ton nom?
- Je m'appelle Dotia."
Joy fut soulagée. Elle avait avancé avec l'enfant.
"C'est très joli Dotia. C'est russe?
- Oui, c'est un diminutif d'Avdotia. C'est mon papa qui a choisi mon prénom. Ma maman elle est roumaine."
Joy fronça les sourcils.
"Dis-moi Dotia, où est ta maman?"
Dotia parut triste.
"Un monsieur m'a dit qu'elle était morte..."
Joy s'approcha de Dotia et la serra contre elle pour la réconforter.
"Je suis désolée, ma chérie... lui murmura-t-elle.
- Il m'a dit qu'il allait m'emmener voir mon papa... poursuivit la petite fille.
- C'est le monsieur qui t'a amenée ici?
- Oui."
Joy hésita un instant.
"Comment s'appelle ton papa?
- Georgi."
Joy se leva et alla vers le bureau de Largo pour y saisir un cadre qui montrait une photo de l'Intel Unit au complet. Elle tendit le cadre à la petite.
"C'est papa! S'exclama-t-elle en désignant Kerensky sur le cliché. Tu le connais bien alors?
- Oui, ton papa est un ami à moi. A nous tous, Simon, Largo et moi.
- Où est papa? Il me manque...
- On le cherche, on va te l'amener, ne t'inquiète pas. En attendant, Simon, Largo et moi, on va bien prendre soin de toi, d'accord? Tu ne dois pas avoir peur..."
Dotia écouta attentivement Joy et hocha la tête avec conviction, gobant tout ce que la garde du corps lui disait. Elle avait manifestement besoin de se raccrocher à quelqu'un en qui elle pourrait avoir confiance. Le téléphone sonna. Joy retourna à nouveau au bureau de Largo pour répondre.
"Oui?
- C'est Largo. Du nouveau avec la petite?
- Oui, elle s'appelle Dotia. Sa mère est morte et Kerensky est bien son père. Le type qui l'a emmenée voulait apparemment qu'il la récupère.
- Tu n'as rien appris d'autre?
- Non, mis à part qu'elle avait l'air affamée au dernier degré et qu'elle est effrayée. Je ne sais pas ce qu'il lui est arrivé, mais ça ne doit pas être très gai. Et apparemment, elle n'a pas vu Kerensky depuis un moment. Son père lui manque. Vous avez réussi à le joindre?
- Non, il ne répond nulle part, pas même à son e-mail.
- Il y a un truc pas clair... marmonna sombrement Joy.
- C'est aussi ce que je pense. On va chez lui avec Simon, au cas où on pourrait le trouver. Ou dénicher des indices.
- Faites attention.
- Comme toujours.
- C'est justement ce qui me fait peur."
Largo étouffa un rire et raccrocha. Puis Joy regarda Dotia et retourna sur la terrasse pour lui parler.


Chez Kerensky:

"T'en mets du temps, je croyais que c'était ta spécialité? S'impatientait Largo.
- Fais-le à ma place, si tu y tiens! Grogna Simon. Crocheter une serrure, c'est tout un art et ça m'aide pas qu'on me stresse plus encore que je ne le suis déjà...
- T'es stressé?
- Si Georgi découvre qu'on est entré dans son appartement par effraction...
- Il ne nous a pas laissé le choix..."
Simon poussa un profond soupir et s'attaqua à nouveau à la porte.
"Tu penses quoi de cette histoire? S'enquit Simon.
- Pour l'instant pas grand-chose. Je ne suis pas étonné que Georgi ne nous ait jamais parlé de sa fille, il n'est pas bavard sur son passé."
Pendant ce temps, Simon avait enfin réussi à ouvrir la porte d'entrée de l'appartement de Kerensky.
"Tadada! S'exclama-t-il fièrement. On applaudit, et n'oubliez pas l'artiste!
- Avec le salaire que t'as déjà? Rêve pas! Fit Largo en entrant à l'intérieur.
- Franchement Largo, quel pingre tu fais, pour un type qui est à la tête d'une fortune de 384 milliards de dollars... plaisanta Simon en suivant son ami.
- Sullivan m'a appelé tout à l'heure pour me dire que j'avais perdu un contrat de trois millions de dollars...
- Bah, tu t'en remettras...
- Lui, j'en suis pas sûr, par contre... fit soudain Largo, la voix blanche, en stoppant net.
- Quoi?"
Largo fit signe à Simon de se taire et lui désigna le salon de Kerensky, au milieu duquel gisait le cadavre d'un homme assez âgé.
"Un copain de Kerensky? Fit Largo.
- Peut-être que notre ami russe n'a pas apprécié qu'il entre chez lui par effraction. On devrait prendre la tangente. Tu crois pas?
- Ca, ça m'étonnerait..." résonna une voix froide et désabusée derrière eux.
Largo et Simon sursautèrent et se retrouvèrent nez à nez avec un homme d'une cinquantaine d'années, au visage sévère, dont les cheveux grisonnants et les grosses lunettes masquant ses yeux cernés, trahissaient l'usure. Il se tenait sur le seuil de la porte, aux côtés d'un homme jeune, afro-américain, aux cheveux attachés d'une queue de cheval, qui semblait tout droit sorti d'un clip de Ice-T ou de Dr Dre. Il avait une arme à la main et les tenait en joue.
"Qui êtes-vous? S'enquit Largo.
- Inspecteur Munch... répondit le plus âgé. Et voici l'inspecteur Tuffalu. New York, unité spéciale.
- Spéciale en quoi? S'interrogea Simon.
- Crimes sexuels... répondit du tac au tac Tuffalu.
- Waw..."
Simon regarda le cadavre.
"Dites, je ne veux pas prétendre vouloir faire votre boulot, et je ne suis pas expert en crime sexuel, mais on dirait que ce type, on lui a juste tiré une balle dans la tête!
- Et naturellement, vous n'y êtes pour rien? Ironisa Munch.
- Vous avez deviné! S'exclama Simon.
- Mouais... fit Munch. Pourquoi êtes-vous entrés par effraction?
- Nous cherchons l'homme qui vit ici, Georgi Kerensky... expliqua Largo. Il travaille pour moi et comme il n'est pas venu au travail ce matin, nous nous sommes inquiétés.
- C'est une raison suffisante pour entrer chez lui par effraction? Fit Tuffalu.
- Quand on sait qu'il a beaucoup d'ennemis, oui... répliqua Largo.
- Et quel boulot il fait pour vous? Demanda Munch, en se dirigeant vers le cadavre.
- Il fait partie de mon équipe de sécurité. C'est mon expert en informatique. Je suis Largo Winch.
- Le milliardaire? S'étonna Tuffalu.
- Georgi est un ami proche."
Pendant ce temps, Munch s'était penché sur le cadavre et l'avait identifié.
"C'est Poliakov... dit-il à l'intention de son partenaire. Il est mort depuis plusieurs heures.
- Hum... Comme on vous a vu arriver, je suppose que vous n'avez rien à voir avec son meurtre... soupira Tuffalu en rangeant son arme.
- Brillante déduction inspecteur! S'anima Simon.
- Dites-moi, que faisiez-vous chez Georgi? Demanda Largo.
- Non, vous d'abord, monsieur Winch. D'où connaissez-vous Poliakov? Fit Munch.
- L'homme qui est mort? De nulle part. Je ne l'avais jamais vu avant. Georgi a-t-il des problèmes?
- Ca ne concerne que la police, monsieur Winch.
- Je vous en prie, je veux juste aider. Quel est le rapport entre cet homme, mon expert en sécurité et le crime sexuel?"
Tuffalu haussa les épaules et Munch se décida à parler.
"Anton Poliakov. Nous le soupçonnons... Enfin, soupçonnions d'être mêlé à un réseau de prostitution et d'immigration clandestine. La semaine dernière, une femme du nom d'Elizabetha Properski a été violée et assassinée. Nous pensons que Poliakov est l'auteur de ce crime, il l'a probablement rencontrée en lui accordant illégalement un permis de séjour. Il est à un poste éminent de la Maison Roumaine, une sorte d'ambassade pour réfugiés d'Europe de l'Est, basée ici, à New York. Il utilise son poste pour faire venir sur le territoire des femmes qui sont mariées à des américains ou qui sont mises sur le trottoir, moyennant finances. Mais ça a mal tourné pour Elizabetha Propersky. Nous avons réussi à faire sauter l'immunité diplomatique de Poliakov, mais nous ne le trouvions pas. On a fini par intercepter un coup de fil qu'il a passé de son bureau à la Maison Roumaine, hier soir. C'était Georgi Kerensky qu'il appelait. Alors nous sommes venus ici pour l'interroger. Et voilà que nous tombons sur le cadavre de Poliakov. Etrange, non?
- Tout porte à croire que votre ami l'a tué... dit froidement Tuffalu.
- Je n'y crois pas. Kerensky est un pro, il a organisé toute ma sécurité. Il n'a pas pu commettre ce meurtre et laisser ce cadavre ici, c'est trop évident.
- En tout cas, monsieur Winch, si vous retrouvez votre expert en sécurité, dites-lui de se présenter au Commissariat, nous avons tout un tas de questions à lui poser... fit Munch, d'un ton monocorde. Si vous avez du nouveau..."
Il tendit alors sa carte à Largo.
"Maintenant, débarrassez le plancher, le coroner et les renforts vont arriver... déclara Tuffalu.
- Ok, boss, on prend la tangente... fit Simon, soucieux de quitter au plus vite la même pièce que ce cadavre.
- Je suis persuadé que Georgi n'a rien à voir avec ce meurtre... affirma Largo. Mais si j'ai du nouveau, je coopérerai."
Munch hocha la tête et Simon et lui quittèrent l'appartement de Kerensky.

Endroit non identifié, au même moment:

Le vent glacé qui soufflait sur New York enneigée fouettait son visage grave, empreint de cette froide détermination qu'il n'avait plus connue depuis des mois, plus d'un an. Ca avait commencé à l'époque où il s'était mis à travailler pour le Groupe W. Au début, il prenait Largo Winch pour un jeune idéaliste qui ne mesurait pas du tout le pétrin dans lequel il allait se fourrer, et il l'avait suivi en se disant que de toute façon, son jeune patron ne survivrait pas assez longtemps pour qu'il s'enlise dans un job.
Il avait survécu. Et il était même parti pour survivre très longtemps. C'était un peu grâce à lui, il le savait. Il faisait partie du Clan Winch et il n'ignorait pas qu'il était un des maillons de la réussite de ce jeune milliardaire aventurier chevaleresque. Il en retirait une certaine fierté, quelque part, au fond de lui, planqué derrière son cynisme inhérent à son expérience douloureuse dans son pays longtemps ravagé par la dictature.
Il se sentait un peu coupable de les abandonner lui, ses idéaux, Joy, Simon. Mais, il devait le faire... De toute façon, Joy avait des contacts, parmi lesquels elle dégoterait sûrement un expert qui arriverait peut-être à sa cheville. Et puis, c'était nécessaire. Il avait essayé de prendre sur lui, de se raisonner, mais sa fureur avait dévasté ses pensées cohérentes. Et comme il l'avait si justement dit à Joy un jour "si tu essaies de faire appel à ma conscience, tu perds ton temps, je n'en ai pas."
En repensant à cette conversation, une de leurs incessantes chamailleries, il eut un sourire, mais qui sous le froid s'apparentait plus à un rictus tordu. Il se frotta énergiquement le visage pour ranimer ses traits endoloris par les deux heures d'attente, planqué dans sa voiture, sur le port de New York. Posé à côté de lui sur le siège avant, à la place du mort, trônait son revolver, qui semblait le narguer, attendant patiemment son heure. Il n'avait plus tué depuis longtemps, il ne faisait plus de terrain d'ailleurs, mais il retrouverait rapidement ses instincts. Un passé de tueur ne s'oublie pas facilement.
Quand il bossait pour le KGB, il n'avait eu aucun scrupule à tuer des politiques, des dignitaires étrangers, ou tout simplement des gens qui se trouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment, alors pourquoi hésiterait-il à tuer un salaud de son espèce? Sa décision était prise, il le devait. Son seul regret serait peut-être de ne plus revoir son petit ange blond et de ne lui avoir jamais dit à quel point il l'aimait...

Groupe W, un peu plus tard:

Joy, penchée au-dessus de Dotia, regardait ce qu'elle dessinait par-dessus son épaule, un sourire bienveillant aux lèvres qui rassurait la petite fille.
"C'est un arbre? demanda Joy.
- Non, c'est un cheval! répondit innocemment la petite fille...
- Ah oui, bien sûr... se reprit Joy. Dans ce cas, tu devrais peut-être éviter de colorier sa crinière en vert...
- C'est pas sa crinière, c'est l'herbe!"
Joy fronça les sourcils et regarda le dessin dans l'autre sens.
"Aaaahhh... comprit-elle, tandis que la petite fille étouffait un petit rire. Quoi? Tu te moques de moi? C'est pas gentil du tout, ça..."
Pour se venger, Joy l'attrapa et commença à la chatouiller, ce qui lui arracha quelques éclats de rire. Largo et Simon arrivèrent alors en coup de vent dans l'appartement, faisant sursauter Dotia. Joy s'empressa de poser une main rassurante sur l'épaule de la petite fille.
"N'aie pas peur, Dotia. Ce sont des amis, Largo et Simon, je t'en ai parlé...
- Bonjour princesse! fit Simon avec un sourire de séducteur qui amusa la petite fille.
- Alors tu te plais ici?" demanda gentiment Largo en s'accroupissant près d'elle.
Dotia acquiesça d'un signe de tête.
"Tant mieux alors... Tu es ici chez toi...
- Joy m'a dit que vous étiez allés chercher mon papa?
- Oui... Mais il ne va pas venir tout de suite... Tu vas rester avec nous en attendant, ça ne te dérange pas?
- Non, vous êtes gentils..."
Largo eut un sourire légèrement crispé et fit signe à Joy de l'éloigner.
"Dotia, il faut que je parle à Simon et à Largo, je te laisse finir ton dessin, d'accord?"
Joy et Largo, suivis de Simon, se mirent un peu à l'écart.
"Bon sang, où est Georgi? s'énerva Joy.
- En cavale... répondit Largo. On est allé à son appartement et on y a trouvé un cadavre. Les flics pensent que Kerensky a fait le coup et d'une manière ou d'une autre, il n'est sûrement pas blanc comme neige dans cette histoire...
- Qu'est-ce qu'on fait?
- Il faut le retrouver et tenter de l'innocenter. Joy, il faut que tu me trouves tout ce que tu peux sur Anton Poliakov et Elizabetha Propersky, c'est notre seule piste. Ils ont tous les deux été assassiné et tout est forcément lié!"
Joy allait poser une question à Largo quand Sullivan entra en coup de vent dans l'appartement.
"Largo, ça fait un quart d'heure qu'on vous attend pour commencer la réunion! Les membres du Conseil d'Administration commencent à s'énerver! Mais... Qui est cette petite fille? s'étonna-t-il.
- C'est une longue histoire, John. Je viens tout de suite... fit Largo pour couper court à la conversation. Joy, Simon, continuez à chercher et occupez-vous d'elle.
- A vos ordres, chef! s'exclama Simon.
- Allons, dépêchez-vous..." s'impatientait Sullivan, bouillonnant, debout à côté de la porte.
Après le départ de Largo et de son bras droit, Dotia arriva pour montrer à Joy son dessin, fini.
"Waw, elle est magnifique cette patate! sourit Simon.
- Voyons Simon... C'est un cheval... fit Joy, en lui donnant un coup de coude.
- Ah mais oui, bien sûr, un cheval... Là, il y a les oreilles, c'est évident!
- Dis-moi, Dotia, t'es déjà allée dans un bunker?" demanda Joy tandis que Simon et elle attiraient la petite vers l'extérieur de l'appartement, pour rejoindre l'antre de son petit papa, d'où ils pourraient faire les recherches nécessaires.

Bunker:

Dans le bunker depuis plus d'une heure, Joy était installée à la place de Kerensky et tentait de se dépatouiller avec son ordinateur pour trouver de nouveaux éléments, ce qui n'était pas chose facile. Simon, quant à lui, jouait avec la petite Dotia.
"Ca, ce sont les jouets de ton papa et il se met en colère tout rouge quand je les touche!
- Ne lui apprend pas les mauvaises manières, à cette pauvre enfant... soupirait Joy tout en pestant devant l'ordinateur. Pourquoi elle ne va pas plus vite cette foutue...
- Aaaaaaahhhh! l'arrêta Simon. Pas de gros mot devant une enfant.
- Simon, si tu essaies de me mettre en colère, c'est pas la peine, les "joujoux" de Kerensky, comme tu dis, y arrivent très bien tout seuls.
- Rien de neuf?
- Non, rien à part ce que vous ont dit ces deux flics de l'Unité Spéciale des Victimes. Au passage, j'ai fait des recherches sur eux et ils sont clean. De bons flics, très expérimentés et solides. Aucun souci à avoir de ce côté.
- Tant mieux..."
Joy, soudain, se figea devant l'écran de l'ordinateur.
"Mince... Ca y est, j'ai trouvé le lien...
- Quoi?
- Dotia, tu peux venir ici, s'il te plaît?"
La petite fille, accompagnée de Simon, rejoignit Joy. La garde du corps l'installa sur ses genoux et lui montra la photo d'une femme, sur l'écran de l'ordinateur. Dotia parut très triste.
"Dotia? C'est ta maman, pas vrai?"
La petite fit oui de la tête.
"Qui est-ce? demanda Simon.
- Elizabetha Propersky."
Joy envoya Dotia un peu plus loin dans la pièce pour parler librement avec Simon.
"Donc les flics avaient raison... comprit Simon. C'est Kerensky qui a tué cet Anton Poliakov... Quand il a appris qu'il avait violé et assassiné la mère de son enfant...
- Non, ça ne colle pas. Kerensky est un vrai tueur, un professionnel. S'il avait voulu tuer cet enfoiré, il ne s'y serait pas pris comme ça. Et pourquoi alors Poliakov l'aurait contacté s'il pensait que Kerensky pouvait le tuer? On fait fausse route.
- Alors qui a tué Poliakov? Et pourquoi son cadavre a-t-il été retrouvé chez Kerensky? Et pourquoi est-il en fuite?
- Je n'en sais rien... Mais on a intérêt à trouver, et vite..."
Joy se réinstalla face à l'ordinateur et poursuivit les recherches.

Pérégrinations internes de Kerensky, au même moment:

Georgi regarda sa montre. Encore une heure de passée. Le bateau avait un peu de retard, mais il venait d'accoster, à l'embarcadère numéro 61, du port de New York. Il vit le grand esquif s'avancer, imposant, menaçant, se frayant un chemin dans l'épaisse brume. Il imagina à l'intérieur la cargaison que ce navire, pourtant d'allure banale, devait transporter. Drogue, armes... Et bien sûr toutes ces pauvres filles. Des filles comme Elizabetha.
"Pourquoi n'a-t-elle rien dit? Pourquoi ne m'a-t-elle pas demandé de l'aide au lieu de les laisser la détruire? ..." pensait-il inlassablement.
Il connaissait la réponse à cette question. Elle ne lui a jamais demandé de l'aide, parce qu'il l'avait déjà détruite. Elle et Dotia. Quand Georgi avait rencontré Elizabetha, plus de quinze ans auparavant, il l'avait aimée dès le premier regard. Sa beauté, sa douceur et sa fierté l'avaient tout de suite envoûté. Ils avaient été heureux au début de leur mariage. Il savait qu'en entrant au KGB, leur union serait modifiée, mais il avait foi en leur amour et en leur confiance. Et puis Avdotia était née, l'avenir s'annonçait radieux.
Les choses ne se déroulent jamais comme on veut. En 1991, Gorbatchev a démissionné, sonnant le glas de ce qu'il restait de l'URSS en ruine. Le KGB devait être noyé dans ce marasme. Il devait survivre, il n'était pas fier de ce qu'il faisait, mais il ne le faisait pas pour lui. Cela, Elizabetha ne l'avait jamais compris.
Alors, il avait trahi la mafia russe, condamnant par la même occasion sa famille à éclater, tout comme son pays. Il les avait abandonnées à leur sort. Abandonnée sa chère petite Dotia. Abandonnée son tendre amour. Elizabetha le haïssait. Il le sentait bien, à chaque fois qu'il venait rendre visite à sa fille. La haine cause tellement de ravages. Ainsi elle voulait donner une meilleure vie à sa fille, ainsi elle était prête à tous les sacrifices. Mais pas celui d'appeler à l'aide son père.
Elle s'était adressée à ce vieux pourri d'Anton Poliakov.

Groupe W:

Largo jouait nerveusement avec le bouton de sa veste Hugo Boss, qu'il portait les pans écartés, avec décontraction, comme toujours. Mais en réalité, il était très mal. La réunion avec son Conseil d'Administration n'avait fait qu'empirer son anxiété face à la situation Poliakov-Dotia-Kerensky. D'autant plus qu'à l'issue de sa réunion, Jenna, la standardiste du Groupe, l'avait appelé pour le prévenir de l'arrivée de policiers détenteurs de mandats, qui venaient pour Kerensky.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et Largo reconnut immédiatement les inspecteurs Munch et Tuffalu, qui s'entretenaient vivement avec Jenna. Largo se dirigea vers eux avec assurance, masquant de son mieux son inquiétude. Après tout, il n'avait qu'à faire comme avec le Conseil: être sûr de lui et faire semblant de savoir de quoi il parlait.
"Inspecteurs Munch et Tuffalu, deux fois dans la même journée, quel plaisir! Que me vaut l'honneur?
- Nous venons arrêter Georgi Kerensky, annonça Munch.
- Pour quoi?
- Meurtre avec préméditation.
- Vous parlez sans doute d'Anton Poliakov... fit Largo. Vous avez des preuves, j'espère?
- Outre le fait que monsieur Kerensky est un dangereux ex-mercenaire, ex-agent du KGB, que le cadavre de Poliakov ait été retrouvé dans son salon et que le même Poliakov a fait l'erreur de violer et d'assassiner son ex-femme? ironisa Munch. Il avait le mobile et les moyens de le faire. C'est suffisant pour avoir obtenu un mandat d'amener."
Ce disant, Munch tendit ledit mandat à Largo qui le parcourut brièvement.
"C'est très intéressant tout ça, mais Georgi n'est pas ici, je vous l'ai dit, il n'est pas venu travailler ce matin.
- Ah oui? Et vous êtes sûrs que vous ne le protégez pas? fit Tuffalu. La presse parle beaucoup du clan Winch, qui est très soudé.
- Je suis proche de Georgi, mais je n'ai pas pour habitude de violer la loi. Si je vois Georgi, je lui dirai de se présenter aux autorités, mais il n'est pas ici, vous perdez votre temps.
- Et la petite fille? demanda Munch.
- Quelle petite fille?
- Avdotia Propersky Kerensky. La fille de Kerensky et de feu Elizabetha Propersky. Elle a disparu et d'après certaines sources, on l'aurait vue ici.
- Vos sources se trompent... mentit Largo qui ne voulait pas que la fille de Kerensky se retrouve chez l'assistance sociale de la police tant que cette affaire ne serait pas tirée au clair. Je n'ai pas vu de petite fille, aujourd'hui.
- Mademoiselle? fit Tuffalu à l'intention de Jenna. On m'a rapporté que ce matin vous vous étiez occupée d'une petite fille âgée d'environ dix ans, à l'accueil.
- Oui, bien sûr... fit Jenna. C'était ma nièce. Mon beau-frère est venu la chercher après."
Munch regarda Tuffalu, peu convaincu, et soupira.
"Ce n'est pas fini, Winch... Nous reviendrons..." dit-il avant de quitter le Groupe, en compagnie de Tuffalu.
Dès qu'ils se furent éclipsés, Largo soupira de soulagement. Puis, il fit un sourire radieux à l'intention de Jenna.
"Merci de m'avoir couvert."
La jeune standardiste rougit légèrement.
"Ce n'est rien... J'ai connu les services sociaux enfant, et c'est loin d'être drôle. Et puis, je suis sûre que Monsieur Kerensky est innocent.
- Moi aussi, Jenna. Encore merci!"
Puis Largo délaissa l'accueil du Groupe pour se diriger vers le bunker.


Bunker:

Largo débarqua dans le bunker avec pertes et fracas. Il regarda autour de lui, à la recherche de Simon et de Dotia.
"Simon l'a emmenée déguster une glace à la fraise... expliqua Joy. Quand on a vu les flics débarquer, par les caméras de surveillance, on s'est dits qu'il valait mieux l'éloigner au cas où ils viendraient fouiller par ici.
- Excellente initiative. Je suppose que tu as entendu notre conversation? Il faut à tout prix retrouver Kerensky avant les flics pour découvrir le fin mot de cette histoire.
- J'ai du nouveau à ce sujet."
Largo s'approcha d'elle et s'installa à ses côtés devant son écran d'ordinateur.
"Lui, c'est Anton Poliakov, fit Joy en désignant à Largo une photo sur l'écran. Il est à la tête depuis cinq ans d'une combine assez lucrative avec une société du nom d'EuroUSwed.
- Que font-ils?
- Mariage à la carte. Des américains célibataires endurcis qui ont besoin de petites femmes bien dociles pour leur faire la cuisine, le ménage et qui en plus coucheraient avec eux. L'avantage de la bonne sans le risque de plainte pour harcèlement sexuel.
- Une forme d'esclavage moderne?
- Oui. Les filles sont choisies en Europe de l'Est ou dans les pays éclatés de l'ex-URSS. Elles sont pauvres, n'ont aucune perspective d'avenir dans leur pays et leur rêve est d'émigrer aux Etats-Unis. La Société EuroUSwed leur propose de les faire venir aux Etats-Unis, moyennant un petit mariage.
- Ce n'est pas du tout légal, ça!
- Ce n'est pas ça qui les arrête. Tandis que EuroUSwed fabrique de fausses preuves de la solidité du couple qu'ils ont créé pour berner les services d'immigration, Anton Poliakov s'occupe, ou plutôt s'occupait, de les faire venir sur le territoire grâce à sa position influente à La Maison Roumaine.
- C'est bien pensé. Et je suppose que ça rapportait?
- Oh oui... Et Anton avait la réputation de se servir parmi les nouvelles venues, pour assouvir ses pulsions. Plus économique que d'aller voir une prostituée.
- Quelle ordure!
- C'est ce qu'il a fait avec Elizabetha Propersky, vraisemblablement. Mais apparemment, ça a dérapé et il l'a tuée. L'immunité diplomatique saute, les flics le coursent. Avant de fuir les Etats-Unis, il repasse par son bureau à La Maison Roumaine pour prendre quelques affaires, et là où je ne comprends pas le bonhomme, c'est qu'il y passe un coup de fil à notre ami Kerensky, ex-mari de la femme qu'il vient de violer et d'assassiner, pour prendre rendez-vous.
- Suicidaire...
- Exactement.
- Donc, il y a quelque chose que les flics et nous-même ignorons."
Joy acquiesça en silence et Largo s'enfonça plus profondément dans son fauteuil, en croisant les mains, signe d'inquiétude chez lui.
"Je ne comprends pas Elizabetha Propersky. Pourquoi a-t-elle eu recours au mariage blanc via EuroUSwed? Si elle voulait quitter son pays, pourquoi n'a-t-elle pas fait appel à Kerensky? Il a beaucoup de relations et des combines d'agent secret. Il aurait pu lui faire passer la frontière sans qu'elle en arrive là?"
Joy haussa les épaules.
"Je ne sais pas... Peut-être n'étaient-ils pas en bons termes. Un divorce, ce n'est pas facile, mais quand on divorce d'un ex-agent secret, c'est pire encore... Demande à ma mère... Il y a peut-être quelqu'un qu'on pourrait interroger pour en savoir plus sur Elizabetha...
- Qui?
- Stetson Parker. D'après les services de l'immigration, c'est avec lui qu'Elizabetha a été mariée quand elle est arrivée aux Etats-Unis l'année dernière.
- Bien, allons-y."


Chez Stetson Parker:

Lorsque Largo et Joy arrivèrent au domicile de Stetson Parker, une luxueuse villa en banlieue, ils furent accueillis par une jeune asiatique, qui parlait à peine l'anglais et qui arborait un gros oeil au beurre noir sur le visage. Elle évita leurs regards, surtout celui de Largo, et les conduisit vers Stetson, qui s'entraînait, seul, dans sa salle de billard.
"Stetson... murmura la jeune femme. De la visite pour toi..."
Stetson leva le nez de sa partie et regarda les visiteurs avec curiosité.
"Je vous reconnais... Vous êtes Largo Winch?"
Largo acquiesça vaguement.
"Voici ma garde du corps, Joy Arden.
- Une femme garde du corps? On aura tout vu... se moqua Stetson sans daigner lancer un regard à Joy. Je suis Steston Parker. Et voici ma charmante femme, Mai-Ling."
Joy et Largo se regardèrent surpris. Ils auraient parié que la jeune femme était une domestique.
"Va me chercher à boire! lui ordonna-t-il. Vous voulez quelque chose?"
Largo et Joy firent non de la tête et Steston pressa Mai-ling de se dépêcher, en la bousculant. Largo, énervé, aurait voulu réagir, mais Joy le retint par le bras.
"Ma femme est charmante, pas vrai? sourit Stetson, d'un air narquois.
- Vous avez l'air de nager en plein bonheur... ironisa Joy. Vous êtes mariés depuis longtemps?
- Quelques semaines.
- Oh... La lune de miel a dû être bien courte..." marmonna-t-elle avec dégoût.
Stetson dévisagea Joy avec un sourire intéressé.
"Dites-moi, Winch, une femme garde du corps, ça doit avoir des options non négligeables? Elle vous fait des petites gâteries?"
Largo retint sa colère et préféra ne pas relever l'insinuation graveleuse de Parker. Il lui tendit une photo d'Elizabetha Propersky.
"Vous la connaissez, monsieur Parker?
- Oui... C'est Lizzie. Mon ex-femme. Je l'appelais ma poupée roumaine.
- Mais ça n'a pas marché? l'agressa Joy avec cynisme.
- Non. J'ai eu le coup de foudre pour ma petite Mai-Ling.
- Et un coup de foudre organisé par une autre société de mariage blanc?" demanda Largo.
Stetson grimaça.
"Vous ne faites pourtant pas partie des services d'immigration... commenta-t-il. Que me voulez-vous?
- On veut des renseignements sur Elizabetha Propersky.
- Pourquoi?
- Elle a été assassinée.
- Quelle tragédie..." fit Stetson sans pourtant avoir l'air concerné.
A ce moment, Mai-Ling lui apporta une bière.
"T'en a mis du temps?
- Excuse-moi, mais...
- Ferme-la et débarrasse le plancher."
Mai-Ling acquiesça et se retira. Cette fois-ci, c'est Joy qui avait une furieuse envie de lui coller une tarte à ce type.
"Walter m'avait dit de choisir une asiatique, elles sont plus dociles. Walter, c'est un ami, c'est lui qui m'a conseillé le mariage blanc avec une petite émigrée. Elles sont bien plus dociles que les américaines, elles se laissent faire, ne disent rien, parce que de toute façon, elles ont trop peur de devoir rentrer dans leur pays. C'est un luxe. Mais j'avoue que je n'ai pas pu me le refuser.
- Alors vous avez fait appel à EuroUSwed? demanda Joy.
- Oui... J'ai fait un petit séjour en Roumanie où on m'a présenté plusieurs spécimens. J'ai choisi Elizabetha. J'ai toujours aimé les brunes... fit-il d'un sourire vicieux à Joy.
- Et que s'est-il passé?
- Rien. Elle ne m'a pas donné entière satisfaction et je l'ai rendue à EuroUSwed.
- Je me demande ce que vous entendez par "pas d'entière satisfaction"? Est-ce que ça voulait dire qu'Elizabetha ne se laissait pas battre comme vous le faites avec votre nouvelle femme? rétorqua Joy.
- Dites Winch, vous devriez songer à la tenir en laisse votre garde du corps. C'est le genre de bonne femme qu'il faut dresser."
Joy eut un mouvement vers lui, sans doute pour le frapper, mais Largo l'en empêcha.
"Pourquoi avez-vous renvoyé Elizabetha?
- Ca ce ne sont pas vos oignons... Maintenant, allez-vous-en. EuroUSwed rend de très bons services. Je n'ai pas été satisfait, ils m'ont rendu la caution que j'avais versée pour Lizzie, point. Il n'y a rien d'autre à dire.
- Vous m'écœurez... grinça Largo.
- Largo? intervint Joy. Si tu me laissais seule avec Monsieur Parker?
- Joy... la gronda-t-il d'un air réprobateur.
- Laisse-moi faire... Peut-être qu'en lui faisant une de ces petites gâteries dont j'ai le secret, il sera plus bavard..."
Largo se retint de sourire et quitta la pièce, laissant Joy seule avec Parker quelques minutes. Au bout d'un instant, il entendit Parker crier "Mais qu'est-ce que vous faites? Vous êtes cinglée? Winch!!! Wiiiiinch!!!!!!"
Puis, Joy finit par ouvrir la porte de la salle de billard. Elle avait les poings sur les hanches et semblait très contente d'elle.
"Je crois qu'il a envie de parler.
- Tes gâteries ont fonctionné?
- Comme toujours."
Largo entra dans la salle et découvrit un Stetson Parker terrifié, qui évitait le regard de Joy comme la peste. Il n'avait aucune marque sur le corps, démontrant que Joy ne l'avait pas frappé, mais il était plus blanc que le gamin du sixième sens au moment où il dit "je vois des morts partout...".
"Alors Parky? Si tu nous parlais un peu plus d'Elizabetha? sourit Joy, d'un rictus étrange.
- C'était une folle furieuse! Notre mariage n'a pas duré trois mois. Au lit, elle se défendait comme une tigresse. Au début, ça m'excitait et je pensais qu'en y mettant un peu la forme... Enfin, en utilisant la force, j'arriverais à la faire céder. Mais cette putain de roumaine était une coriace. Là où j'ai pété les plombs, c'est quand j'ai découvert sa fille.
- Dotia?
- Je connais pas son nom. Dès que je l'ai découverte, je les ai foutues à la porte! J'avais demandé une jeune femme célibataire. Je ne sais pas comment elle a réussi à embarquer cette gamine avec elle sur le sol américain, mais je peux vous dire que la surprise était de taille. Elle la cachait depuis le début du mariage, dans le grenier. Comme dans la semaine je voyageais pour mon travail, j'ai mis des mois à m'en rendre compte. Quand j'ai su, je me suis mis dans une colère noire, je les ai mises dehors et j'ai appelé EuroUSwed pour qu'ils me remboursent.
- Et après?
- Après j'en sais rien, je ne l'ai jamais revue cette garce et j'ai pris des démarches pour faire venir Mai-Ling du Cambodge. Je sais juste qu'elles sont renvoyées dans leur pays puisqu'une carte de séjour n'est valable que si le mariage blanc dure deux ans. Au bout de trois mois, après avoir perdu le soutien d'EuroUSwed, ils ont du la renvoyer dans son pays."
Joy regarda Largo. Visiblement, Stetston Parker ne savait rien de plus. Ils ne dirent rien, Joy lui lança juste un regard noir qui l'effraya et ils quittèrent la villa de ce sombre crétin.

Embarcadère:

Kerensky, les membres endoloris par le froid et sa position assise, au fond de sa voiture, tentait de se réveiller en ingurgitant gorgées d'alcool, sur gorgées d'alcool. Le soir tombait. L'homme qu'il attendait serait là d'un instant à l'autre et il lui fallait être prêt à l'accueillir, ce pourri. Un dégénéré de la pire espèce. Pire que cet idiot de Poliakov.
Il se remémora le coup de fil que Poliakov lui avait passé, la veille au soir. Un contact de Kerensky lui avait appris la mort d'Elizabetha, mais sans lui donner de détails, ni même lui apprendre ce qu'il lui était arrivé. Et surtout, il était inquiet pour Dotia. Qui pouvait bien veiller sur elle depuis la mort d'Elizabetha? Poliakov l'avait alors appelé, répondant à toutes ses questions. Dotia était avec lui, et le salopard réclamait 300 000$ pour la rendre à son père. Kerensky y vit une magnifique opportunité de savoir qui était le meurtrier de son ex-femme: celui qui avait Dotia devait forcément en savoir beaucoup.
Il avait donné rendez-vous à Poliakov au Groupe W, et une fois là-bas, il l'avait attiré discrètement à l'extérieur tandis que Dotia resterait au Groupe. Il savait que Largo en prendrait soin. Si jamais il devait lui arriver quelque chose. Il avait emmené Poliakov chez lui pour tout lui faire avouer. Il avait... quelques méthodes russes pour cela. Il avait découvert ce qui avait été fait à Elizabetha, à la mère de sa Dotia. Il avait envie de le tuer, mais il avait besoin qu'il témoigne pour démanteler son trafic de traite des blanches, quand tout serait terminé. Il l'avait solidement attaché chez lui et l'y avait laissé, se disant que la police finirait par le retrouver. Ca lui laissait amplement le temps de venger Elizabetha. De lui faire payer.
Son attention fut attirée par le ronronnement d'un moteur de voiture. Un bel engin, probablement une Mercedes. Les phares de la voiture zébrèrent furtivement la nuit pour s'arrêter aussitôt. Trois silhouettes descendirent discrètement de la voiture pour se diriger vers le navire. Kerensky ne pouvait pas distinguer leurs visages mais il savait que l'un de ces trois hommes était Riley Bowls. Et il savait que cet homme allait mourir ce soir.

Groupe W:

Après leur visite chez Stetson Parker, Largo et Joy retournèrent au Groupe W. En arrivant dans l'appartement, ils découvrirent Simon et Dotia en pleine partie de gameboy enflammée. La petite fille semblait bien s'amuser avec Simon, mais dès qu'elle remarqua la présence de Joy, elle laissa tomber tout ce qu'elle faisait pour accourir vers elle.
"Joy! Tu es de retour! s'écria-t-elle.
- Et oui... Tu croyais que je ne reviendrais pas? lui sourit tendrement Joy en la serrant dans ses bras.
- Tu m'as manqué...
- Je suis désolée... Mais j'ai beaucoup de travail...
- Comme mon papa?" demanda la petite.
Joy lui fit un de ses plus beaux sourires et s'accroupit près d'elle.
"Je te promets que dès que j'aurai un peu moins de travail, je t'emmènerai passer toute une journée avec moi, d'accord? On ira au parc et à la fête foraine, ça te plairait?
- Oh oui! Je suis jamais allée à une fête foraine!
- Tu verras, c'est très amusant..."
Joy passa affectueusement ses mains dans ses longs cheveux blonds pour les arranger et la petite semblait vraiment heureuse qu'une gentille personne comme Joy, qui ressemblait tant à sa maman, s'occupe d'elle. Largo, quant à lui, observait Joy prendre soin de l'enfant, un sourire béat aux lèvres, admirant l'instinct maternel de son amie en action. Simon s'en aperçut et lui donna un coup de coude accompagné d'un clin d'œil évocateur en désignant la jolie garde du corps. Largo, mal à l'aise, fit semblant de ne pas comprendre les allusions de son ami et rejoignit Joy pour saluer Dotia.
"Simon s'est bien occupé de toi?" lui demanda-t-il, comme si son ami était un satyre irresponsable.
La petite fit oui de la tête avec conviction. Puis, Simon intervint.
"SuperSimon est génial avec les enfants! Je crois que j'ai trouvé un nouveau truc pour attendrir les filles. La petite standardiste, Jenna, elle m'a dit qu'elle me trouvait craquant quand je m'occupais de Dotia.
- Sale profiteur! le gronda Joy.
- Ben quoi?"
Joy passa quelques temps avec Dotia, puis elle l'envoya jouer à la Gameboy dans la chambre de Largo pour pouvoir discuter avec ses deux amis. Lorsqu'elle les rejoignit, Largo terminait d'expliquer à Simon leur entrevue avec Stetson Parker.
"Quel pourri ce type! marmonnait Simon.
- En tout cas, il se souviendra de Joy pendant très très longtemps... sourit Largo.
- Vous avez une idée de ce qu'a fait EuroUSwed d'Elizabetha après que Stetson les ait renvoyées, elle et sa fille?
- C'est pas très brillant... expliqua Joy. Quand je bossais pour la CIA, j'ai déjà eu affaire à ce genre de réseaux. Quand un client n'est pas satisfait des services de l'épouse qu'il a achetée, de deux choses l'une: soit la séparation a eu lieu après six mois et l'agence qui a organisé le mariage blanc n'est pas forcée de rendre la caution que le client lui a versée en garantie, soit le mariage est un échec complet et ils sont obligés de rendre la caution.
- C'est ce qui est arrivé à Elizabetha Propersky, non? s'enquit Simon.
- Oui. EuroUSwed n'a pas dû trop apprécier de rendre cette somme d'argent, qui généralement s'élève à au moins 50 000$. Quand ça arrive, ils doivent forcer les émigrées à rembourser la caution, avant de les renvoyer dans leur pays.
- Les forcer? Mais comment? demanda Largo tout en se doutant de la réponse.
- En les prostituant."
Simon et Largo encaissèrent la nouvelle difficilement. Largo s'assit sur son fauteuil et Simon commença à s'agiter.
"Quelle bande de pourris! Je ne comprends pas pourquoi les flics ne leur tombent pas dessus! s'écria le suisse.
- Si on en croit l'intervention des inspecteurs Munch et Tuffalu, ils essaient... nota Largo.
- Mais je comprends pas! s'énerva Simon. Elizabetha aurait dû appeler Kerensky à l'aide! Elle savait qu'il vivait à New York!
- Peut-être EuroUSwed a-t-elle fait pression sur Elizabetha en menaçant Dotia... proposa Joy. Ecoutez les gars... On est mal barrés, pour l'instant. On n'a aucune piste pour retrouver Kerensky et les flics ne vont pas tarder à mettre la main sur Dotia. Je rechigne à faire ça, mais il va falloir que je l'interroge..."
Largo posa la main sur l'épaule de Joy.
"Vas-y. Elle a confiance en toi, ça se passera bien, j'en suis sûr."
Joy hocha la tête et alla rejoindre Dotia dans sa chambre.

Chambre de Largo:

Joy entra dans la chambre de Largo, où Dotia était tranquillement installée sur son lit, jouant avec la gameboy de Simon. Elle sourit à Dotia et s'assit près d'elle.
"Dotia, il faudrait que je te parle de quelque chose...
- Quoi?"
Joy lui prit son jouet des mains et la regarda avec sérieux.
"Tu es intelligente. Tu sais qu'il se passe des choses bizarres et que ton papa a disparu?"
Elle fit oui de la tête.
"Je sais que ça ne va pas être facile, mais il faut que tu me racontes ce qu'il t'est arrivé cette année, depuis que tu es venue vivre aux Etats-Unis, ça nous aidera à comprendre ce qui est arrivé à ta maman et à ton papa.
- C'est maman... Elle me disait sans arrêt qu'on irait aux Etats-Unis... Moi, je sais qu'elle voulait rester en Roumanie, mais moi, je voulais voir papa et quand il me téléphonait, il me disait qu'il habitait très loin et qu'il ne pouvait plus venir me voir à cause de son travail. Moi, je voulais le retrouver là-bas. Je sais que c'est pour ça que maman a fait tout ça. Elle voulait m'emmener retrouver papa. On a pris un bateau et on a fait un très long voyage avec pleins d'autres filles qui s'occupaient de moi. Et je devais toujours me cacher. Et puis, on est arrivé en Amérique. Et maman m'a dit qu'on allait vivre chez un monsieur mais qu'il nous renverrait en Roumanie s'il me voyait, alors je restais cachée dans le grenier et quand il s'absentait, maman me disait que je pouvais arrêter de me cacher. C'était rigolo, mais je ne pouvais pas encore voir papa et maman disait que je ne pouvais plus lui téléphoner non plus."
Joy la prit dans ses bras et l'embrassa sur le front.
"Après vous avez du quitter cette maison, c'est ça?
- Oui, un jour, le monsieur chez qui on habitait m'a vue et il nous a mises dehors. Maman s'est fait gronder par pleins de gens, qui lui disaient qu'elle leur devait de l'argent et qu'elle devait travailler pour eux. Après, un monsieur qui s'appelait Monsieur Poliakov m'a emmené quelque part et je devais rester enfermée tous les jours. Il me disait que quand ma maman ne lui devrait plus d'argent, il me laisserait partir. Maman venait me voir une fois par semaine et elle me disait de ne pas m'inquiéter, mais je voyais bien qu'elle avait peur. Je lui disais d'appeler papa à l'aide, mais elle me répétait que des gens me feraient du mal si elle l'appelait à l'aide."
La petite fille se tut. Joy passa tendrement ses mains dans ses cheveux.
"Et que s'est-il passé?
- Ca a duré très longtemps. Et puis un jour, monsieur Poliakov est venu me voir pour me dire que maman était morte. Il voulait me mettre à la rue alors je lui ai crié d'appeler mon papa.
- C'est toi qui lui a dit que Georgi vivait aux USA?
- Oui... Monsieur Poliakov après a disparu pendant deux jours et quand je l'ai revu, il m'a dit qu'il m'emmenait voir papa. C'était ce matin et il m'a emmenée ici.
- Je comprends...
- J'ai fait une bêtise? Il a fait du mal à mon papa?
- Non, bien sûr que non... Ton papa va très bien... Il est allé chercher les gens qui avaient fait du mal à ta maman pour qu'ils soient punis par la justice. Mais quand il aura fini, il reviendra te chercher, ne t'en fais pas.
- Tu le promets?"
Joy lui sourit et la serra plus fort dans ses bras.
"Ne t'inquiètes pas... Je suis là moi, tu seras en sécurité tant que je serai là, allez ne t'en fais pas..."
La petite fille s'agrippa à Joy et celle-ci la berça lentement pour la réconforter.


Bureau de Largo:

Simon et Largo attendaient Joy, qui consolait la pauvre petite Dotia, la tension montant de plusieurs crans.
"C'est incroyable... Cette histoire... Ce matin, tout allait bien et tout d'un coup, Kerensky se retrouve père d'une petite fille, dont la mère a été prostituée de force, puis violée et tuée, et maintenant il a disparu Dieu sait où, avec un meurtre sur le dos... Mais qu'est-ce qu'il lui est passé par la tête? Pourquoi il se cache s'il est innocent?
- Tu crois qu'il aurait tué Anton Poliakov?
- Tu sais, ça n'a rien à voir avec le passé de Kerensky. Je sais que je le lui ai reproché par le passé, mais si on faisait ça à la mère de mon enfant, je pèterais les plombs. Je crois que j'aurais pu le tuer, moi, à sa place..."
Largo ne répondit rien, l'air songeur.
"Il aurait dû nous demander de l'aide... fit-il d'un soupir qui dénotait de son impuissance.
- Mais... C'est ce qu'il a fait. Il nous a confié Dotia."
Largo allait répondre quelque chose, mais Simon fut interrompu par la sonnerie du téléphone. Il décrocha.
"Oui? ... Oui, je le prends..."
Il posa la main sur le combiné du téléphone et regarda Largo.
"C'était le standard. Un des contacts de Joy veut nous parler de ce qu'il a appris sur l'affaire Elizabetha Propersky."
Puis, Simon parla avec le contact en question. Il lui posa quelques questions, puis parut agité. Enfin, il le remercia de la part de Joy et raccrocha, le regard fiévreux.
"On a un problème, Largo.
- Quoi?
- Ce mec qui vient d'appeler bosse au labo de l'USV à New York. Il y a du nouveau. Apparemment, un échantillon d'ADN de l'agresseur d'Elizabetha Propersky a été retrouvé sous un de ses ongles. Ils ont fait des tests à partir du cadavre d'Anton Poliakov, et ça ne correspond pas."
Largo se redressa sur sa chaise.
"Me dis pas ça!
- Pourtant c'est une preuve: ce n'est pas Anton Poliakov qui a violé et assassiné Elizabetha.
- Mais qui?
- C'est là que l'histoire devient sordide! Comme les flics n'ont plus de suspect, ils soupçonnent Kerensky.
- C'est incohérent! Il n'aurait pas pu tuer la mère de son enfant!
- Les flics pensent à un crime passionnel. D'après eux, il aurait tué Poliakov pour le faire taire, parce qu'il aurait découvert qu'il était le meurtrier et voulait le faire chanter. Tu te rappelles du coup de fil que Poliakov avait passé de son bureau de la Maison Roumaine à Kerensky? Dans leur conversation, ils parlaient d'une somme d'argent de 300 000$, toujours d'après le contact de Joy.
- Quel contact?" retentit derrière eux la voix de Joy qui avait entendu la fin de la conversation.
Largo et Simon lui résumèrent brièvement ce qu'ils avaient appris.
"Ca sent mauvais pour Kerensky. Mais je sais pourquoi Poliakov voulait faire chanter Kerensky.
- Dotia? comprit spontanément Largo.
- Exact. Quand Elizabetha a été assassinée, Poliakov, qui gardait Dotia prisonnière pour faire pression sur Elizabetha afin qu'elle rembourse ses dettes à EuroUSwed, ne savait plus quoi faire d'elle. Elle était trop jeune pour être prostituée et il ne connaissait sûrement personne dans le milieu pédophile, ce n'était pas son business. Et paf, un jour, il apprend que le père de la petite vit aux Etats-Unis, qu'il bosse pour le Groupe W et qu'il est un proche du milliardaire Largo Winch.
- Alors il s'est dit que Georgi pouvait lui rapporter du fric.
- D'où les 300 000$ contre sa fille... conclut Simon.
- Grâce aux cassettes de vidéosurveillance du hall du Groupe, nous savons que l'homme qui a emmené Dotia ce matin, était Anton Poliakov. Il a laissé Dotia seule et est sorti du Groupe pour rejoindre quelqu'un. Et en visionnant les vidéos surveillant l'entrée du Groupe, on peut voir que c'est Kerensky qu'il suit à l'extérieur.
- Ils ont fait l'échange! Georgi a dit à Poliakov d'emmener sa fille au Groupe, un endroit public où il savait qu'on s'occuperait d'elle et il a emmené Polikov à l'écart pour lui verser la rançon.
- Sauf que si on connaît bien Kerensky, on sait que jamais il n'aurait donné d'argent à cet enfoiré... fit Joy.
- Alors pourquoi l'aurait-il emmené?"
Les trois amis se regardèrent dans le blanc des yeux.
"Non, je refuse de croire que Kerensky l'aurait tué! s'exclama Largo.
- Ce ne sont pas les raisons qui manquent pourtant! relativisa Simon.
- Oui, mais ça ne colle pas! intervint Joy. Pourquoi l'avoir tué chez lui? Pour se faire arrêter juste après et abandonner sa fille? Non, moi je pense qu'il l'a emmené chez lui pour le faire parler.
- De quoi? demanda Simon.
- Peut-être pour découvrir qui a tué Elizabetha! Kerensky devait savoir que ce n'était pas Poliakov.
- Et s'il est introuvable... commença Joy.
- C'est qu'il doit faire passer un sale quart d'heure au vrai meurtrier... termina Simon.
- Alors il faut à tout prix savoir qui a tué Elizabetha.
- On devrait peut-être fouiller chez EuroUSwed. La réponse est peut-être là-bas!
- D'accord! Simon, Joy, allez-y. Je m'occupe de Dotia pendant ce temps..."
Simon et Joy acquiescèrent, puis quittèrent l'appartement.


Embarcadère:

Dès que les trois hommes arrivés en Mercedes étaient montés à bord du bateau, Kerensky descendit enfin de son véhicule, son arme à la main, prêt à faire ce qu'il avait à faire. Il s'introduit à bord sans trop de difficultés et se chargeant de calmer à sa façon les éventuels gardes qui voulaient l'empêcher de progresser à bord du navire. Il fit parler l'un d'eux qui lui apprit où se trouvait Bowls: dans les cales, avec les filles. Il s'y rendit, silencieusement et neutralisa avec facilité les deux gardes du corps qui l'accompagnaient.
Les pauvres filles venues d'Europe de l'Est pour épouser des américains ne comprenaient pas bien ce qu'il se passait, ni qui était ce géant blond, qui, le regard empli de fureur, tenait en joue l'américain venu les examiner, mais instinctivement, elles ne dirent rien, le laissant emmener Bowls hors des cales. Kerensky, sans mot dire, conduisit Bowls vers une cabine désertée par les matelots sortis faire la fête, profitant de l'escale. Il attacha sa future victime à une chaise et le cingla du regard.
"A nous deux maintenant..." retentit la voix froide et déterminée de Kerensky.

Groupe W:

Largo, gagné par la lassitude et la fatigue nerveuse, se frottait les yeux et tentait de se concentrer sur les dossiers que son bras droit lui avait demandés d'étudier pour le lendemain. De temps à autres, ses yeux s'égaraient vers sa chambre où s'était endormie Dotia, pour s'assurer que tout allait bien. Puis, il regardait son téléphone, attendant avec impatience des nouvelles de Simon et de Joy. S'il y avait bien une chose qu'il détestait, c'était l'inaction.
Son attention finit par être attirée par des éclats de voix dans le couloir menant à son appartement. Il referma soigneusement la porte de sa chambre pour ne pas réveiller Dotia, et se rendit dans le couloir où sa secrétaire, Gabriella, tentait vainement de retenir les inspecteurs Munch et Tuffalu, accompagnés de deux autres personnes.
"Monsieur Winch, j'ai essayé de leur dire que vous aviez du travail, mais...
- C'est bon, merci Gabriella. Vous pouvez rentrer chez vous, il se fait tard.
- Bien. Bonsoir monsieur Winch.
- Bonsoir."
La jeune femme s'éclipsa, laissant Largo seul avec les fleurons de l'USV. Munch désigna ses deux collègues, un homme et une femme, plutôt jeunes.
"Voici les inspecteurs Elliot Stabbler et Olivia Benson. Ils sont aussi de l'USV.
- Très impressionnant, quatre inspecteurs pour moi tout seul... soupira Largo. Mais entrez, je vous en prie..."
Largo s'écarta pour laisser les quatre policiers entrer dans son appartement. Il les y suivit et referma la porte.
"On ne vous dérange pas j'espère? demanda Munch avec ironie.
- Oh j'étudiais un projet de développement économique durable qui devrait donner des emplois à 10 000 ouvriers en Asie, mais à part ça, non, je ne faisais rien de très important.
- Rassurez-vous, nous n'abuserons pas de votre temps, intervint Benson, pleine de tact.
- Alors que faites-vous ici?
- Nous avons appris que vous aviez rendu une petite visite à Stetson Parker... fit Stabbler.
- Il parait même que votre garde du corps lui a fait beaucoup d'effet." gronda Tuffalu.
Largo ne put s'empêcher d'esquisser un sourire. Il se reprit bien vite et s'expliqua brièvement.
"Oui, Joy sait être très persuasive parfois... Nous menons une enquête de notre côté.
- Peut-être devriez-vous laisser la police faire son travail, dit Stabbler.
- Vous ne seriez peut-être pas de cet avis s'il s'agissait d'un de vos amis."
Munch poussa un profond soupir et s'avança d'un pas vers Largo.
"Ecoutez monsieur Winch, cette dévotion pour votre ami est très touchante, mais vous protégez un meurtrier.
- Je vous ai déjà dit que je ne croyais pas en sa culpabilité.
- Mais il y a des éléments nouveaux. Nous savons désormais que ce n'est pas Poliakov le meurtrier d'Elizabetha Propersky. Nous pensons que Georgi l'a tuée.
- C'est absurde.
- Et après il se serait débarrassé de Poliakov qui voulait le faire chanter car il avait découvert qu'il avait tué son ex-femme."
Largo soupira.
"Mon équipe a fait des recherches sur vous. Vous êtes de bons flics, j'ai du mal à croire que vous vous arrêtiez à cette version ridicule.
- Alors aidez-nous! Nous devons retrouver Kerensky! reprit Benson. Lui seul peut nous faire comprendre ce qu'il s'est passé.
- J'ignore où il se trouve."
Les flics se regardèrent. Apparemment, ils ne croyaient pas Largo.
"Voyons, monsieur Winch, fit Stabbler. Vous êtes un homme d'affaires, vous avez une image à préserver. J'imagine que ce ne serait pas bon pour vous que la presse se mette à raconter à tout va que l'un de vos plus proches collaborateurs est accusé d'un double-meurtre!
- Ce que peut bien raconter la presse m'est complètement égal! Les choses ne fonctionnent pas comme ça avec moi! Je ne céderai pas tant que j'aurai une chance d'aider Georgi.
- Très bien, dans ce cas, aidons-nous mutuellement, fit Benson. Qu'a donc appris votre équipe d'enquêteurs?
- Pour commencer, Anton Poliakov faisait bien du chantage à Kerensky, mais ce n'était pas parce qu'il avait tué Elizabetha, mais parce qu'il détenait sa fille, Avdotia. Kerensky devait savoir que d'une manière ou d'une autre Poliakov avait des renseignements sur la mort de son ex-femme et il a du lui faire avouer le nom du vrai meurtrier.
- Et après il a tué Poliakov?
- Non, je crois plutôt, connaissant Kerensky, qu'il l'aurait laissé en vie pour qu'il puisse témoigner devant une cour de l'identité du meurtrier. Celui qui a tué Poliakov devait avoir intérêt à ce qu'il ne puisse jamais témoigner.
- Admettons... Où est Kerensky alors?
- Il a une longueur d'avance sur nous. Il doit en ce moment même avoir retrouvé le meurtrier de son ex-femme.
- Et que lui fait-il à votre avis?"
Largo eut un regard sombre.
"Je ne peux pas répondre à cette question, malheureusement. J'ai envoyé mes hommes enquêter, pour découvrir l'identité du meurtrier, mais ils n'ont rien trouvé pour l'instant. Avez-vous du nouveau?
- Possible... fit Munch. On a des traces d'ADN sur le corps d'Elizabetha. On est en train de rechercher une correspondance dans nos fichiers, mais si son meurtrier n'a jamais été arrêté, ça ne va pas être facile.
- Et où se trouve l'enfant? fit Benson en s'avançant d'un pas.
- Elle est en sécurité.
- Cette petite fille doit être confiée à des assistants sociaux en attendant que cette affaire soit réglée, c'est la procédure."
Largo réfléchit un instant.
"Je vous dirai où elle est quand vous aurez le résultat des recherches d'ADN. Comprenez-moi, je veux coopérer, mais je veux plus encore aider mon ami."
Les quatre policiers se regardèrent, perplexes.
"A mon avis, il est réglo... fit Tuffalu.
- D'accord, on tente le coup, fit Stabbler. Attendons les résultats."

A EuroUSwed:

"Maintenant, on peut y aller? fit Simon.
- Une minute... Monsieur le roi de la cambriole devrait savoir qu'on n'entre pas par effraction chez les gens avant d'avoir déconnecté les alarmes...
- Non, je l'ignorais. C'est sans doute pour ça que j'ai passé les trois quarts de ma carrière de voleur en prison..."
Joy se redressa, un sourire de satisfaction aux lèvres.
"Ca y est..."
Simon s'occupa alors de crocheter la serrure et les deux amis pénétrèrent dans les bureaux de la Société EuroUSwed, désertés par les employés jusqu'au lendemain matin.
"On va où? Elle est immense cette baraque...
- D'après les résultats de mon enquête préliminaire, Poliakov était en contact permanent avec une certaine Chantrell Bartok.
- C'est un nom à coucher dehors, ça!
- Pire qu'Ovronnaz?
- Ah ah, très drôle... Je suppose qu'il faut fouiner dans le bureau de cette fameuse Bartok.
- Le problème c'est que j'ignore où se trouve son bureau..."
Simon se retourna et s'arrêta. Il tapota de l'index l'épaule de Joy pour attirer son attention.
"Si tu cherches son bureau, tu devrais demander des renseignements au gardien qui nous tient en joue depuis cinq minutes et qui braque cette lampe torche sur nous..."
Joy se retourna brusquement et effectivement, un grand black, très costaud, au visage peu accueillant, les braquait.
"Mettez les mains en l'air, bien en évidence! leur ordonna-t-il.
- Ah bravo! s'écria Simon. Madame passe son temps à bidouiller des alarmes, et elle ne pense même pas à vérifier s'il y a des vigiles."
Joy haussa les épaules, et sans crier gare, elle effectua un double coup de pied retourné très agile et rapide à l'encontre de l'avant-bras du vigile, qui fut contraint de lâcher son arme. Puis, elle enchaîna sur un retourné marteau, qui le mit KO.
"Waw! Je suis content d'être ton ami... Tu crois qu'un jour il reprendra conscience?
- Bien sûr... Mais pas avant quelques heures..."
Joy ramassa la lampe torche du gardien et Simon et elle se mirent en quête du bureau de Chantrell Bartok. Ils le découvrirent au troisième étage. Tandis que Simon tentait de forcer les casiers contenant les fichiers des affaires qu'elle traitait dans son service, Joy allumait son ordinateur et cherchait des informations. Au bout d'une demi-heure, le visage de la garde du corps s'anima.
"Je crois que je tiens quelque chose..."
Simon la rejoignit devant l'ordinateur.
"Eh ben quoi? Je ne vois que des chiffres sur cette page.
- Regarde, ce sont des dates, et cette colonne là, désigne des embarcadères sur le port...
- Ce sont les filles qui arrivent d'Europe de l'Est par bateau? comprit Simon.
- Exactement..."
Joy cliqua sur un autre fichier.
"Regarde... C'est le dossier d'Elizabetha Propersky... Elle arrivée le 23 janvier de l'année dernière, à l'embarcadère 61, près de New Point. Son dossier indique qu'elle a été emmenée directement chez Stetson Parker et qu'après... On l'a logée sur Aim Street.
- Aim Street? Ca me dit quelque chose..."
Simon alla fouiller dans les dossiers archivés dans les casiers du bureau et en sortit un.
"Oui, c'est bien ce qui me semblait... fit-il en survolant le dossier. 12, Aim Street. C'est un bordel. Il y a une dizaine d'ex-clientes d'EuroUSwed qui bossent là-bas pour rembourser leurs cautions. Il appartient à une Compagnie appelée Hollowing Corp."
Joy fronça les sourcils.
"Je connais Hollowing Corp. Quand je bossais pour la CIA, j'ai du infiltrer une des filiales de ce Groupe en Colombie et j'ai découvert que c'était une société-écran qui blanchissait l'argent des trafiquants d'armes et de drogues.
- Apparemment ils ont étendu leur activité au proxénétisme...
- Cette affaire est un véritable baril de poudre. L'homme d'affaires véreux qui dirige Hollowing Corp, un dénommé Riley Bowls, est un bandit de haut vol, l'ennemi public numéro un d'Interpol. Il est recherché partout dans le monde. Cette affaire nous dépasse de loin... Il faut collaborer avec l'USV.
- Hum... J'appelle Largo."


Groupe W:

Au Groupe W, l'inspecteur Stabbler raccrochait tout juste son portable.
"Du nouveau? fit sa partenaire, Benson.
- Oui... Monsieur Winch a raison, ce n'est pas Georgi Kerensky le meurtrier d'Elizabetha Propersky et d'Anton Poliakov. Le labo est formel.
- Mince, je l'aurais parié... marmonna Munch.
- Mais tu l'as parié! le corrigea Tuffalu.
- Oh, ça va... grommela-t-il en tendant un billet de vingt dollars à Tuffalu.
- La police scientifique a-t-elle pu identifier le tueur? demanda Largo.
- Oui, ils ont fait des recherches comparatives dans les données ADN de l'USV et le meurtrier était déjà fiché chez nous. C'est un dénommé Riley Bowls, 48 ans, chef d'entreprise. Il a été condamné dans sa jeunesse à cinq ans de prison pour viol.
- Vous ne savez rien de plus sur lui? fit Largo.
- Non, on cherche.
- Très bien, monsieur Winch... intervint Benson. Maintenant que nous avons rempli notre part du marché, conduisez-nous à la petite."
Largo acquiesça. Il se dirigea vers sa chambre et ouvrit la porte. Olivia le suivit et découvrit la petite fille, tranquillement endormie dans le lit de Largo.
"Vous voyez, elle va bien... fit Largo.
- Vous savez que ça pourrait vous coûter cher, ça, Winch! déclara Stabbler. Abriter une immigrée et refus d'obtempérer avec la police.
- Mais de quoi parlez-vous? répliqua le milliardaire innocemment. Un ami à moi m'a confié sa fille, je ne connaissais pas leur situation...
- Mouais..." grommela Munch, légèrement désarçonné par la personnalité du jeune chef d'entreprise.
Tandis que Benson passait un coup de fil à l'assistante sociale rattachée à l'USV, le téléphone de Largo sonnait sur son bureau.
"Oui?
- C'est Joy. On a du nouveau.
- Oui, moi aussi... Le labo de l'USV a découvert que le meurtrier de Poliakov et d'Elizabetha était en réalité un dénommé Riley Bowls.
- Tu déconnes? s'écria Joy. Les pièces du puzzle se rassemblent, là!
- Explique -toi.
- Ici, à EuroUSwed, on a fouiné dans leurs dossiers, et on a découvert que l'agence de mariages blancs n'organisait pas la prostitution de leurs mauvaises clientes. Elle les confie à un réseau de proxénétisme déjà installé sur New York, qui leur donne des pourcentages sur les filles. Et ce réseau est couvert par la société Hollowing Corp, que dirige le dénommé Riley Bowls.
- Je comprends... C'est comme ça que Bowls a rencontré Elizabetha et qu'il a eu l'occasion de la violer et de la tuer...
- Poliakov était naturellement au courant, et il a dû tout avouer à Kerensky.
- Donc, si on retrouve Bowls, on retrouve Georgi. Vous avez une idée de l'endroit où...
- Simon a déjà essayé de le joindre chez lui, mais sa femme de ménage nous a dis que Bowls était sorti pour affaires. Mais on a découvert quelque chose d'intéressant. Parfois, il y a des clients américains qui changent d'avis au dernier moment pour leur mariage. Alors, Bowls et ses hommes vont les chercher directement quand elles débarquent sur le sol américain pour les installer dès le lendemain dans une des maisons closes appartenant à Hollowing Corp. Or, d'après les données que Simon et moi avons sous les yeux, il semblerait qu'il y ait eu cette semaine trois annulations. Le bateau transportant ces filles est arrivé ce matin, à dix heures, à l'embarcadère 61. Ce qui signifie que Bowls doit ce soir s'y trouver pour examiner les filles qu'il va mettre sur le trottoir.
- Et Kerensky y est aussi. Joy, toi et Simon, vous devez à tout prix vous rendre là-bas, en quatrième vitesse. Moi, je préviens les flics."
Il raccrocha et se tourna vers Munch, Stabbler, Tuffalu et Benson.
"Je sais où se trouve Riley Bowls." annonça-t-il.


Embarcadère:

"Alors Bowls? Tu n'as toujours rien à me dire? grognait Kerensky d'un air mauvais.
- Tu veux me tuer, alors fais-le! rétorqua Bowls. Mais je ne ferai jamais l'erreur d'avouer quoi que ce soit. Pas pour terminer en taule. Je préfère que tu me fasses la peau!
- De toute façon, j'ai déjà des preuves contre toi. Poliakov a parlé.
- Mais Poliakov est mort... Je l'ai fait suivre quand tu l'as emmené chez toi. Un de mes hommes s'en est débarrassé. Tu es tout seul à croire que je me suis occupé de cette pute...
- Fais attention à ce que tu dis... grimaça Kerensky en contractant sa mâchoire.
- A l'heure actuelle, les flics doivent croire que tu as buté Poliakov par vengeance. Tu finiras en prison et moi, je pourrais continuer mon business comme si de rien n'était."
Kerensky lui lança un regard réfrigérant.
"Je vois. Je n'ai donc plus rien à perdre."
Kerensky enleva le cran de sécurité de son arme.
"T'as un dernier truc à dire? Pour la postérité?"
Riley eut un rictus dégoûtant.
"Ouais... Elle avait la peau douce, et je ne sais pas bien à quel moment j'ai pris le plus de plaisir, quand je l'ai pénétrée, ou quand je l'ai étranglée de mes propres mains..."
Bowls partit dans un éclat de rire effrayant de fou furieux et Georgi, n'y tenant plus, commença à appuyer sur la détente. Puis, il sentit la présence de quelqu'un derrière lui. Il ne fit aucun geste brusque car il avait reconnu le parfum de la femme qui l'avait rejoint dans la cabine.
"Et bien Kerensky? Je te surprend sur le point de faire une grosse bêtise? dit Joy, stressée.
- Je ne pensais pas que vous me retrouveriez si vite...
- Laisse-le.
- Je ne peux pas. Ce salaud va s'en tirer si je ne fais rien.
- Non, tu n'y es pas! Les flics savent que c'est lui qui a fait le coup, ils ont des preuves. Il va en prendre pour perpèt, c'est sûr. Ca ne sert à rien de faire ça...
Bowls eut un nouveau ricanement.
"Ecoute ce que dis la dame, tonton Petrovitch!
- Je vais être au regret de te décevoir, Joy, mais je ne peux pas laisser ce déchet en vie...
- Georgi, réfléchis une minute... poursuivit calmement Joy en s'approchant doucement, quasi imperceptiblement. Tu as une fille, Georgi. Une adorable petite fille, qui est toute seule, qui réclame son père sans arrêt et qui a déjà perdu sa mère. Si tu appuies sur la gâchette, tu finiras en prison, tu ne la reverras jamais et elle sera seule. Tu crois vraiment que cette ordure mérite qu'on gâche pour lui la vie d'un père et de sa fille.?"
Kerensky ne répondit rien. Doucement, inlassablement, les paroles de Joy se répétaient sans arrêt dans sa tête. Son désir de vengeance luttait désespérément contre sa raison et son amour pour sa petite Dotia. Il comprit à un moment qu'il devait renoncer, mais le courage lui manquait. Sa mâchoire se crispa. Puis, lentement, il saisit son revolver par le canon et frappa violemment Bowls de sa crosse, si fort, qu'il bascula de la chaise sur laquelle il était attaché.
"Je te préviens Petrouchka, que s'il n'en prend pas pour perpétuité, je reviens me charger de son cas."
Puis, sans lancer un seul regard, ni vers Joy, ni vers l'assassin, il quitta la cabine. Joy le suivit des yeux un instant, puis soupira de soulagement. Elle ne savait pas comment elle avait réussi ce tour de passe-passe, mais elle était parvenue à calmer la fureur du géant russe.
Au moment où elle se décidait à réagir et qu'elle s'avançait vers Bowls pour le relever, les inspecteurs Benson et Stabbler faisaient irruption dans la cabine. Ils se présentèrent à Joy et passèrent les menottes à Bowls, qui reprenait doucement conscience. Joy quitta le bateau, en même temps que les flics et leur prisonnier. A l'extérieur, plusieurs voitures de police s'étaient garées en catastrophe autour du bateau et leurs gyrophares rouges zébraient la nuit froide qui enveloppait New York. Joy frissonna et elle sentit un contact chaud contre elle. C'était Largo, qui venait de l'enlacer d'un bras.
"Tout va bien? lui demanda-t-il gentiment.
- Oui. Que va-t-il se passer maintenant?
- Les flics ont toutes les preuves nécessaires à l'encontre de Bowls. Ils vont démanteler son réseau de proxénétisme et sa société écran, Hollowing Corp.
- Et pour Kerensky?
- Munch m'a dit qu'ils l'emmenaient au commissariat pour l'interroger. Mais dans la mesure où il n'a rien à se reprocher, on devrait lui rendre Dotia assez rapidement. Heureusement que tu es arrivée à temps... Tu as fait de l'excellent travail, sur cette affaire.
- Merci... répondit-elle distraitement. Je m'inquiétais pour Kerensky.
- Moi aussi..."
Simon les rejoignit et leur fit un signe de tête qui signifiait qu'il pensait exactement à la même chose qu'eux: à l'étrange comportement de leur mystérieux et très secret ami russe. Tous trois le regardèrent entrer dans la voiture de Munch et Tuffalu qui le conduisaient au siège de l'USV. Il leur lança un bref regard. Son visage était impassible, mais ses yeux d'un bleu acier semblaient luire d'une lueur étrange, mêlant tristesse et lassitude. Le roc était-il si infaillible que cela? Joy frissonna à nouveau, contre Largo, et il décida qu'il était temps de rentrer au Groupe W, ce qu'ils firent, se dirigeant sans énergie, dans le froid, vers leur voiture.


Groupe W, une semaine après:

Simon replia son exemplaire du Times, satisfait, et le posa sur le bureau de Largo, qui était confortablement installé dans son fauteuil de PDG, une vue agréable sur les jambes croisées de Joy, dévoilées par la jupe noire fendue de la jeune femme, installée sur le bord du bureau, comme d'habitude.
"Pour une fois que la première page des journaux n'annonce pas de catastrophe, d'attentat ou pire: d'augmentation du prix des céréales! siffla le suisse, satisfait.
- Démantèlement d'Hollowing Corp... lut Joy à haute voix, en se penchant un peu plus pour voir la une du journal, ce qui acheva de troubler Largo quant à la position de ses longues et fines jambes.
- Euh... tenta-t-il de se reprendre discrètement. Le procès va s'ouvrir rapidement, car le bonhomme est connu des services de police du monde entier. Et puis, l'USV bosse avec une jeune femme procureur très efficace...
- La jolie blonde que tu as invitée à dîner avant-hier? le nargua Simon.
- Oui... acquiesça Largo, évitant le regard noir de Joy. Et j'ai croisé Sullivan ce matin, l'ouverture de la bourse nous est favorable: Hollowing Corp était côtée et c'est la débâcle chez ses actionnaires. Comme la presse présente le Groupe W comme les gentils, les actionnaires déçus se précipitent vers nos actions. Même le Conseil est content, paraît-il... Enfin, j'aimerais voir ça de mes propres yeux, pour être sûr...
- Et EuroUSwed? demanda Joy, qui au grand regret de Largo arrangeait sa jupe, se rendant compte de sa posture plus que tendancieuse.
- L'article dit que les services d'immigration leur sont tombés dessus... répondit Simon. Où en est Kerensky, Largo?
- Comme prévu, l'USV l'a lavé de tout soupçon au sujet des meurtres de Poliakov et d'Elizabetha. De mon côté, j'ai passé quelques coups de fils à d'anciennes relations de mon père, pour accélérer la naturalisation de Dotia, et qu'elle puisse enfin vivre avec Georgi, sans que l'assistance sociale ne l'embête trop..."
A ce moment, Georgi et Dotia firent irruption dans l'appartement de Largo. Le géant russe tenait son adorable petite fille par la main. Il la regardait avec une tendresse infinie et le petit ange blond passait devant lui, serrant avec fierté l'immense main de son cher papa qu'elle avait enfin retrouvé. Simon fut amusé par ce touchant spectacle et fit semblant d'avoir la larme à l'œil.
"C'est tellement émouvant... Mon faucon des neiges enfin réuni avec sa petite Edelweiss...
- Faucon des neiges? Je ne savais pas que je te faisais cet effet, Simon..." rétorqua Kerensky avec froideur.
Cela dit, sa voix impassible et pénétrante ne faisait plus autant cet effet glaçant de couperet quand on voyait son regard affectueux s'attarder sur la petite Dotia.
"Hey Dotia, tu viens m'embrasser?" s'exclama Joy en ouvrant les bras.
La petite fille lâcha aussitôt la main de son père pour se jeter vers Joy. Elle s'était vraiment énormément attachée à la garde du corps, et c'était réciproque.
"Je suis contente de te revoir, Joy... dit Dotia.
- Mais moi aussi... Tu te plais chez ton papa?
- Oh oui! Il a tout plein d'ordinateurs et de jouets électroniques avec lesquels je peux jouer!" s'enthousiasma Dotia.
Kerensky fronça les sourcils.
"Oui... Il faudra que je range un peu mon désordre..." pensa-t-il pour lui-même, tout en passant sa main dans les longs cheveux blonds de sa fille, toujours blottie contre Joy.
Simon les observa, un sourire au coin des lèvres, et donna un coup de coude à Largo.
"Ils sont mignons tous les trois? Hein? Tu ne trouves pas qu'on dirait une petite famille?"
Largo lança un regard noir à son ami, mais fit un signe de tête pour acquiescer poliment, quoique cette idée ne lui plaise pas du tout (va comprendre...).
"Dis Dotia? Tu veux que je t'emmène manger une glace à la pistache? lui sourit Simon.
- Oh oui! s'exclama la petite.
- Alors viens avec moi... lui dit-il en la prenant par la main.
- Je crois que je ferai mieux de les accompagner... décida Joy. S'il va toujours chercher des glaces, c'est à cause de la vendeuse... Il va encore se servir de Dotia pour draguer!
- Moi? s'offusqua Simon. C'est très mal me connaître, je suis offensé...
- Tais-toi et avance!" lui ordonna Joy en lui désignant la porte, qu'ils refermèrent derrière eux, sur leurs chamailleries et les rires de Dotia.

Appartement de Largo :

Après le départ de Simon, Joy et Dotia, Kerensky, songeur, s'était tout naturellement dirigé vers la terrasse de l'appartement de Largo. Comme c'était peu fréquent chez le russe, Largo l'y suivit, intrigué.
"Du nouveau avec Riley Bowls? demanda le russe en s'appuyant sur la rampe du balcon.
- Le procureur dit qu'avec le dossier qu'elle a constitué sur lui, il devrait en prendre pour environ 457 ans, avec le système des peines incompressibles.
- Alors pourquoi ai-je l'impression qu'il s'en sort plutôt pas mal?"
Largo ne répondit pas tout de suite.
"En fait, ça vient de toi, Georgi. Tu te sens coupable, c'est tout."
Le visage de Georgi se ferma. Il n'aimait pas parler de lui. Et pourtant, il fallait qu'il en parle.
"J'aurais dû sentir qu'Elizabetha avait besoin de moi... Bon sang, on a quand même été marié pendant six ans! Si j'avais gardé de meilleures relations avec elle, au lieu de la laisser me détester, elle m'aurait appelé à l'aide. Mais elle a préféré faire la fière. Elle faisait toujours ça, incapable d'admettre ses faiblesses... Comme Joy... Ca me rendait dingue.
- C'est pour ça que ça n'a pas marché?
- Pour ça... Et autre chose... On ne peut pas mener la vie que je mène et espérer faire un mariage heureux. J'aurais dû y penser avant que Dotia n'arrive."
Il se tut un long moment.
"Je sais ce que tu penses de moi, Largo... J'ai abandonné ma famille...
- Je n'ai pas à te juger.
- Oui..."
Il se retourna et croisa les bras contre son torse, le visage neutre et commença à parler.
"A l'époque où Dotia est née, le KGB venait d'être dissous et il ne faisait pas bon être un ancien espion russe. On m'a proposé de travailler dans les nouveaux services secrets russes, mais je savais qu'il s'agissait d'une mascarade: le KGB sous un autre nom, pour faire plaisir aux américains... Je suis parti et je suis devenu un mercenaire, comme la plupart de mes ex-collègues, d'ailleurs, et je me suis fait beaucoup d'ennemis, notamment dans la mafia russe. Alors, j'ai rejeté Elizabetha, pour que personne ne s'attaque à elle, ni à Dotia. Je venais souvent les voir, pour connaître ma fille, mais je ne pouvait jamais rester très longtemps, et il m'était impossible de reconnaître officiellement mes liens avec elles, pour les protéger. Elizabetha m'en voulait beaucoup pour ça. Mais Dotia, elle, ne comprenait pas et continuait à m'adorer. Quand j'ai appris la mort d'Elizabetha, ça faisait deux ans que je n'avais pas vu Dotia, je ne lui passais plus que des coups de fil, je ne pouvais faire que ça: la Mafia russe était constamment sur mon dos. Quand j'ai commencé à travailler pour le Groupe W, mes ennemis se sont calmés, mais... J'ai manqué de courage. Je n'ai pas cherché à les joindre."
Largo avait écouté le récit de son ami sans broncher, peu habitué à cette déferlante chez le russe. Puis, il se décida à intervenir.
"C'est du passé Georgi... Tu ne dois pas t'en vouloir... Maintenant ta fille est près de toi... Tu vas pouvoir rattraper tout ce temps perdu.
- Je ne sais pas si j'y arriverais. J'ai toujours été seul. C'est dangereux d'être une personne à laquelle je tiens.
- Tu en es capable, Georgi, je le sais. Tu sauras la protéger."
Georgi hocha la tête.
"Oui... De toute façon, si un jour il m'arrive quelque chose, j'aurais au moins la satisfaction de savoir que Joy s'occupera d'elle. Je le lui ai demandé... rajouta-t-il.
- Je suis sûr qu'elle a été très touchée... Elle s'est beaucoup attachée à Dotia.
- Je l'ai remarqué. C'est un monde cruel et très dur pour ma petite Dotia. Je refuse qu'elle vive un jour ce que moi ou sa mère avons vécu."
Le russe se tut un instant. Puis il serra la main de son jeune patron.
"Merci.
- C'est fait pour ça, les amis..." dit simplement Largo.
Georgi ne répondit rien et quitta l'appartement. Au moment de franchir la porte, il s'arrêta et fixa Largo.
"Tu viens? Je voudrais aider Joy. Surveiller Dotia, c'est une chose, mais Simon en plus...
- T'as raison, elle doit être débordée..." acquiesça Largo d'un large sourire en se joignant à la suite de Kerensky.


The end...