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par Angelene
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Siège de Likatz Industrie
Bureau de Bella Volkavski
Largo dévisageait d'un large sourire Bella Volkavski, une charmante
femme d'affaires lettonne, aux longs cheveux blonds et au regard vert
perçant, qui se tenait assise face à lui, installée
à son bureau de dirigeante. La lueur qui brillait dans ses yeux
était la même que celle qui brillait dans ceux de Largo:
le désir. S'ils étaient seuls, Largo se serait déjà
jeté sur elle depuis un long moment. Seulement voilà, ils
n'étaient pas seuls. Assis aux côtés de Largo se trouvait
John Sullivan, son fidèle bras droit, qui, totalement absorbé
par le contrat que le Groupe W devait signer avec Likatz Industries, que
dirigeait Bella, n'avait absolument rien remarqué de leur manège.
Simon, quant à lui, adossé au mur, bras croisés contre
sa poitrine, un sourire aux lèvres, observait les deux jeunes gens
qui en étaient à un degré de frustration atteignant
300% environ. Depuis que Bella et Largo étaient en affaires, ils
n'avaient qu'une seule hâte: se retrouver seuls pour se laisser
aller à leurs pulsions bestiales (beurk... Désolée,
mais je suis largojoyiste, je ne peux pas m'en empêcher...). Malheureusement
(pour eux), chacune de leur tentative avait été avortée
car ils étaient toujours interrompus, soit par Sullivan, soit par
un membre de Likatz Industries, soit par la sécurité car
leur accord se faisait sous la haute tension de menaces et de pressions
de la part d'autres groupements économiques lettons, jalousant
la position privilégiée de Bella.
"Je crois que nous allons pouvoir conclure!" Déclara
soudainement Bella, ce qui fit sursauter Largo.
Il l'interrogea du regard, et d'un air provocant, elle lui répondit
d'un sourire.
"Je voulais parler de notre accord, Largo."
Largo avala péniblement sa salive, de plus en plus troublé,
tandis que Simon se retenait de rire derrière lui. John, quant
à lui, remarquait pour la première fois depuis un mois ce
qu'il se tramait entre son jeune patron et la charmante business woman.
"Oui... Peut-être devrions-nous rentrer à notre hôtel...
fit John. Nous devons avoir une vidéoconférence avec le
Conseil d'Administration pour leur annoncer la..."
Il hésita, regardant Bella et Largo.
"La bonne nouvelle, conclut-il finalement.
- Je vous raccompagne!" Dit Bella, sans quitter une seule seconde
le regard de Largo.
Largo lui proposa son bras et s'en allèrent côte à
côte tandis que perplexe, Sullivan interrogeait du regard Simon,
qui se contenta d'éclater de rire.
Siège de Likatz Industries
Parking extérieur
Joy et Kerensky attendaient dehors que John, Largo et Simon quittent le
siège de Likatz Industries. Comme cela faisait un moment qu'ils
poireautaient, Kerensky s'était installé sur le siège
avant de la Berline de Largo, et bricolait Dieu sait quel joujou high
tech, Joy, quant à elle, grelottant de froid, tentait vainement
de se réchauffer les doigts en tenant fermement son cappuccino
entre ses deux petites mains.
"J'en ai marre... maugréa-t-elle.
- Tu ne pourrais pas cesser de te plaindre deux secondes, tu me déconcentres?
Lui rétorqua Kerensky sans lever les yeux vers elle.
- Ca va, tout le monde n'a pas la chance d'avoir le sang froid, comme
toi.
- Nous sommes dans les pays de l'Est, Joy, au mois de novembre, tu t'attendais
à des cocotiers?
- Je ne suis pas stupide, je te remercie.
- Il fallait entrer à l'intérieur avec Largo. C'est ce que
Simon a fait, lui, pauvre petite nature...
- Non, merci, je préfère encore me les geler. Elle m'énerve
cette fille.
- Bella?
- Oui, Bella... minauda-t-elle en levant les yeux au ciel. Elle n'a aucune
retenue, on dirait une chatte en chaleur qui veut se faire gratter."
Kerensky, pourtant stoïque, faillit éclater de rire et se
reprit vivement, se contentant de pouffer.
"J'aime beaucoup cette image... sourit-il vaguement. Au moins maintenant,
tu es jalouse avec le sens de l'humour, y a pas à dire, ça
s'améliore.
- Merci, j'y travaille beaucoup."
Au même instant, l'oreillette de Joy se mit en marche. La voix de
Simon retentit.
"On descend, tenez-vous prêts.
-OK."
Elle regarda Kerensky, l'air concentré.
"Ils arrivent.
- Bon."
Kerensky saisit son revolver à tout hasard. En effet, Likatz Industries
était l'objet de nombreux attentats et menaces depuis un mois,
destinés à intimider Bella pour la faire renoncer au contrat
avec le Groupe W. Comme la société n'avait pas les moyens
d'augmenter son budget sécurité, Largo avait tout naturellement
proposé à Bella de mettre à sa disposition la sienne.
Ce qui expliquait la présence de Kerensky sur le terrain pour une
fois.
Le Russe huma l'air un instant, intrigué. Son instinct lui disait
qu'il se passait quelque chose d'étrange. Il se concentra et regarda
dans tous les coins. Il ne remarqua rien d'étrange mais ses sens
étaient toujours en alertes. Quelque chose ne tournait pas rond.
Siège de Likatz Industries
Parking extérieur
L'attention de Joy et Kerensky redoubla dès l'instant où
ils aperçurent Largo, Bella, John et Simon pointer le bout de leurs
nez à l'extérieur du bâtiment. Bien leur en a pris,
car à peine avaient-ils franchi le seuil de la sortie, que des
coups de feu fusaient autour d'eux.
"A terre!" Cria Simon.
Il se chargea de mettre à l'abri John, tandis qu'instinctivement,
Largo couchait Bella sur le sol, la couvrant de son corps pour la protéger.
Kerensky et Joy, déjà aux aguets et armes à la main,
avaient aussitôt pris des positions d'embuscade autour de la voiture
de Largo pour répondre aux coups de feu du tireur. Il s'agissait
d'un Sniper, seul, qui tirait probablement d'un des toits d'un immeuble
en face. Kerensky, moins habitué à ce genre d'exercice,
demanda un coup de main à Joy.
"Il est où?"
Joy se concentra et son expérience de tireuse d'élite de
la CIA lui indiqua quasi instantanément où se trouvait le
tireur.
"Immeuble, sixième étage, à onze heures."
Kerensky tira aussitôt dans la direction indiquée et faillit
siffler d'admiration en réalisant qu'elle avait vu juste. Bientôt
les coups de feu cessèrent.
"Merde, il va se barrer!"
Kerensky s'élança aussitôt hors de sa planque, courant
vers l'immeuble d'où provenaient les tirs. Joy lui colla aux basques.
"Couvre-nous!" Cria-t-elle à Simon avant de rejoindre
Kerensky.
Une fois à l'intérieur de l'immeuble, ils se ruèrent
dans les escaliers, l'ascenseur étant en panne. Malheureusement,
lorsqu'ils parvinrent au sixième étage, le temps de fouiller
toutes les pièces d'où le tireur avait pu commettre ses
méfaits, il avait disparu.
Soudain, Joy appela Kerensky.
"Qu'y a-t-il? Demanda-t-il en accourant.
- Il est loin, maintenant..."
Elle avait trouvé la planque du tireur et désigna des cordes
de rappel.
"Il a eu le temps de se barrer avant même qu'on ne franchisse
le seuil de l'immeuble. On ne pourra plus le rattraper."
Kerensky étouffa un juron, tandis que Joy jetait un coup d'il
par la fenêtre et s'assurait de loin qu'aucun de leurs amis n'avait
été touché par l'attaque. Mais tous s'étaient
relevés sans bobo apparent. Puis Kerensky remarqua une douille,
près de la fenêtre. Il la ramassa, à l'aide d'un crayon
trouvé dans une des poches de sa veste, dans l'espoir de ne pas
effacer d'éventuelles empreintes même s'il savait que le
tireur était un pro, et l'examina.
"C'est du beau matos... commenta Joy en identifiant la douille. On
devrait pouvoir retrouver facilement la trace de la droguerie qui l'a
vendue..."
Le géant russe, ne répondit rien, regardant avec un froncement
de sourcil l'expression en cyrillique gravée sur un côté
de la douille. Joy l'interrogea du regard.
"Ca veut dire soldat de plomb, articula-t-il.
- Bizarre... fit Joy.
- Oui... Bizarre..."
Joy dévisagea son ami et comprit tout de suite qu'il y avait quelque
chose qu'il ne lui disait pas. Elle lui lança un regard signifiant
qu'elle n'était pas dupe, mais elle ne rajouta rien, se disant
que si c'était important elle finirait par le savoir.
Maison de Bella Volkavski
Riga, capitale de la Lettonie
Deux heures plus tard, après avoir été entendus par
la police lettonne, tous s'étaient retrouvés chez Bella,
au calme. La jeune femme se remettait de ses émotions, dans les
bras protecteurs de Largo (bah voyons, dès qu'il s'agit de voler
au secours des demoiselles en détresse, celui-là...). Joy,
légèrement énervée, ne laissait rien paraître
et se concentrait sur l'affaire.
"Récapitulons... déclara-t-elle. Qui est la victime
de cet attentat?
- Difficile à dire... Ca peut très bien être Largo,
puisqu'il a énormément d'ennemis... fit Simon.
- Oui, mais mademoiselle Volkavski a reçu de nombreuses menaces
depuis que la presse commence à parler du futur accord entre Likatz
Industries et le Groupe W, fit Kerensky.
- Bella, vous avez une idée de qui pourrait vouloir faire échouer
cette négociation? Demanda John.
- En fait, ce contrat est une bénédiction pour notre pays,
en pleine reconstruction depuis l'éclatement de l'ex URSS et intégration
à la communauté européenne. Il est prometteur, d'autres
grosses multinationales voudront s'implanter chez nous après, pour
suivre l'exemple, et cela relancera l'économie de notre pays. Mais
le fait est qu'il y a plusieurs entreprises concurrentes qui voudraient
en bénéficier à ma place.
- Vous avez des noms? Demanda Joy.
- Je pense surtout à Polchomski Corporation. Cette société
est ma concurrente la plus sérieuse et son dirigeant, Luka Julic,
m'a pris en grippe voilà des années maintenant. Il m'a déjà
menacée, indirectement, sur plusieurs affaires, pas forcément
celle-ci.
- Et vous le croyez capable d'envoyer un tueur à gages vous éliminer?
Demanda Largo.
- Je sais juste que c'est un être particulièrement malfaisant
et méprisable.
- Ben avec ça, on va aller loin... marmonna Joy
- Ne perdons pas de temps... déclara Largo. Il faut retrouver qui
est le commanditaire de cette attaque, le tout avant la signature du contrat.
John, appelez le Conseil, dites-leur que la signature du contrat sera
avancée: dans deux jours, nous devons en avoir terminé.
Simon, Joy, vous tâcherez de retrouver le tireur, à partir
de la douille que vous avez retrouvée. Kerensky...
- Oui, je sais, je me penche sur Luka Julic... le coupa-t-il.
- Bon, bah au boulot alors!" Fit Simon.
Tous se préparèrent à s'en aller, quand Bella retint
Largo par le bras.
"Non, Largo! Ne partez pas!
- Vous voulez que je reste? Lui sourit-il.
- Je me sentirais plus en sécurité, oui...
- Vos désirs sont des ordres."
Il lui baisa la main, et Joy détourna la tête en grimaçant
de dégoût sous le regard amusé de Simon et Kerensky.
"On vous laisse! Fit sobrement Kerensky. On va bosser, nous!
- Bonne nuit, Largo!" Eclata joyeusement Simon avant de recevoir
un coup de coude dans les côtes de la part de Joy.
Hôtel Jarkiera
Vers minuit
La chambre d'hôtel de Kerensky, équipée en matériel
informatique high tech de toute sorte, était naturellement devenue
le nouveau QG de l'Intel Unit, exilée en Lettonie. Tandis que Joy
et Kerensky se concentraient sur leurs écrans d'ordinateurs, Simon
baillait bruyamment.
"Bon ça me gonfle ce truc! On n'avance pas depuis une heure,
là! Et quand je pense que Largo se prend du bon temps avec Barbie
pendant ce temps... Ca m'énerve moi.
- C'est très très intéressant ce que tu dis là,
Simon... marmonna Joy.
- Allez, venez boire un verre avec moi, ça nous détendra!
- Je regrette, mais en tant que perfectionniste, je n'ai pas l'intention
de laisser ce dossier en plan, le coupa Kerensky. Tu n'as qu'à
y aller avec Joy.
- Très peu pour moi! Répondit celle-ci. J'aimerais qu'on
en finisse avec cette affaire le plus vite possible, ça vaut mieux
pour ma santé mentale.
- Oh la la... Vous êtes sinistres tous les deux... Bon, je vais
m'amuser tout seul comme un grand, alors, bourreaux de travail!"
Dès que Simon claqua la porte derrière eux, Joy interrogea
du regard Kerensky.
"Quoi? Fit-il avec agacement au bout d'un moment.
- J'aimerais comprendre.
- Comprendre quoi?
- Ce que tu sais de plus par rapport à nous.
- Je ne vois pas de quoi tu parles.
- Oh, ne me prends pas pour une idiote, je n'en suis pas une, pas de bol!"
Kerensky stoppa ce qu'il faisait pour dévisager Joy.
"Tu fais des recherches sur la douille? Je croyais que tu devais
te renseigner sur Luka Julic? Poursuivit-elle.
- Je travaille comme je l'entends, Joy. Je n'ai aucun ordre à recevoir
sur les méthodes que j'emploie...
- Bon, si tu le dis... Alors? Et cette douille?
- Ca avance. Comme tu l'as justement fait remarquer, c'est du matériel
de professionnel, il ne sera pas difficile de repérer les rares
commandes qui ont été faites dans la région ces dernières
semaines.
- Surtout avec une inscription aussi étrange."
Le visage de Kerensky se ferma.
"Le tireur a dû la graver lui-même. Il n'est pas fou,
ni stupide.
- Tu vas me prendre pour une paranoïaque, mais j'ai comme l'impression
que cette douille laissée là est une sorte de message.
- C'est bien possible.
- Et...?"
Kerensky ne répondit pas et se replongea dans ses recherches. Joy
soupira et décida de laisser tomber.
"Je suppose que tu parleras le moment venu..." souffla-t-elle
tandis que dans la tête de Kerensky tournaient en boucle ces quelques
mots "soldat de plomb, soldat de plomb"...
Maison de Bella Volkavski
Au même moment
Bella et Largo, après avoir dîné, discutaient ensemble
sur le canapé de son salon. Ils s'étaient considérablement
rapprochés et le peu d'espace qu'il restait entre leurs deux corps
s'amenuisait de plus en plus.
"Je voudrais vous remercier d'être resté pour moi..."
sourit-elle d'un air charmant qui acheva de conquérir notre Largo...
Il lui fit un baise-main très délicat.
"Je ne peux pas m'empêcher de venir au secours des jolies femmes...
Je suis vraiment navré pour les ennuis que mon Groupe vous cause...
- Oh non, ce n'est pas de votre faute! Et vous m'avez apporté beaucoup
d'aide et de soutien... Ce contrat est une bénédiction,
je ne vous en remercierai jamais assez..."
Largo décida alors de passer à l'attaque. (Attention, attention,
cette scène pourrait heurter la sensibilité des largojoyistes!!!!)
Il passa une des mèches de ses longs cheveux blonds derrière
son oreille et lui caressa doucement le visage. Puis lentement, quasi
imperceptiblement, il se pencha pour lui donner un de ces baisers langoureux
et passionnés dont il a le secret. Bella lui rendit son étreinte
avec une ardeur poussée à son paroxysme par la frustration
du mois passé sans pouvoir le toucher et défaisait déjà
sa chemise quand ... (suspens) le jeune milliardaire entendit un déclic
familier: celui du cran d'arrêt d'une arme.
Aussitôt, il se jeta à terre, emmenant Bella à sa
suite, tandis que plusieurs coups de feu retentissaient et perçaient
de trous le canapé de la jeune femme: le tueur les avait retrouvés!
(Bon, j'avoue, j'ai voulu faire du non largojoyisme et j'ai pas pu. Désolée.)
Largo, réalisant que le système d'alarme avait été
déconnecté par l'intrus, se mit à crier pour mettre
en alerte les agents de la sécurité qui surveillaient la
maison de Bella. Puis, il se décida à agir. Il s'assura
que Bella était bien à couvert derrière le canapé
et il sauta par-dessus pour se retrouver face au tueur. Il se jeta sur
lui, comme un bélier à la charge et réussit à
le faire basculer à terre. En tombant sur le sol, le tueur, tout
de noir vêtu et le visage camouflé par une cagoule, laissa
glisser son revolver sur le sol.
Largo lui asséna un coup de poing dans la mâchoire mais l'intrus,
qui n'était pas encore groggy, réagit aussitôt en
lui donnant un coup de poing dans le ventre, ce qui lui coupa le souffle.
Les deux hommes se mirent à se battre, se cognant contre tous les
meubles du salon, sous le regard pétrifié de Bella qui n'eut
même pas la présence d'esprit de ramasser le revolver. (Pfffff...
Elle est nulle, elle arrive même pas à la hauteur de Joy...)
Finalement, l'intrus réussit à saisir une lampe et la brisa
sur le crâne de Largo au cours d'une de leurs empoignades, ce qui
plongea notre héros dans un black-out le plus total.
Le tueur profita du temps dont Largo avait besoin pour se ressaisir pour
ramasser son revolver. Mais il entendit les bruits de pas des agents de
la sécurité qui arrivaient enfin. Il n'avait pas le temps
de viser Bella et Largo commençait à se relever péniblement.
"Je reviendrai" dit-il froidement à Bella tout en s'enfuyant
par la fenêtre.
Maison de Bella Volkavski
Une heure plus tard
Kerensky, Joy et Simon furent tout de suite appelés sur les lieux
par Largo. Comme des petits enfants grondés par le directeur de
leur école, ils écoutaient, le regard déviant, les
reproches de Largo.
"Alors? J'attends? S'impatienta celui-ci. Comment ce tueur a-t-il
pu arriver jusqu'ici Kerensky? C'est toi qui as installé le système
d'alarme et de surveillance vidéo! Je croyais qu'elle était
en sécurité chez elle?
- Aucun système n'est infaillible... tenta Simon.
- Le mien l'est! Trancha Kerensky avec agacement. Notre tueur à
gages doit être particulièrement doué.
- Et toi Joy? C'est toi qui as briefé les agents de sécurité,
pourquoi sont-ils arrivés si tard?
- Sûrement parce qu'ils ont un balai dans le c...! Décocha
Joy avec arrogance.
- Hola hola, on se calme! La coupa Simon. Ne nous énervons pas...
Écoute Largo, tu sais qu'on a fait notre boulot, ton amie a eu
peur, je le comprends, mais ce n'est pas une raison pour nous en vouloir."
Largo poussa un très long et très profond soupir puis se
frotta les yeux, fatigué.
"Pardonnez-moi... J'ai eu une journée plutôt dure...
Ca fait un mois qu'on vit sous tension à cause de cet accord, je
ne voudrais pas que cette femme meure pour avoir signé un contrat
avec mon Groupe. Nous devons en terminer au plus vite avec cette affaire.
- Largo, on est en terrain miné ici... reprit Joy d'un ton moins
provocant que précédemment. Il nous faut nos repères,
nos équipes, si on veut être efficace.
- Elle a raison Largo, approuva Simon. On doit rentrer à New York
pour signer le contrat."
Largo réfléchit un instant.
"De toute façon elle n'est plus en sécurité
à Riga. Et puis comme ça l'accord sera conclu en présence
des membres du Conseil. Bon, ça me va, on part pour NYC, je vais
la prévenir!
- Et moi je contacte la sécurité à New York pour
leur donner nos nouvelles instructions." Conclut Simon en s'éloignant
pour téléphoner, collant aux talons de Largo.
Une fois leurs deux patrons partis, Joy grimaça.
"Je déteste me faire engueuler pour des erreurs que je n'ai
pas commises... commenta-t-elle.
- Hum."
Kerensky se leva et se dirigea vers l'extérieur. Il examina son
système d'alarme et la manière dont il avait été
déconnecté. Il paraissait très songeur. Joy le suivit.
"Alors? Demanda-t-elle soudain, sans le faire sursauter. Qui est
notre tueur?"
Kerensky ne sourcilla pas, pas plus qu'il ne la regarda.
"Qu'est-ce que j'en sais? Rétorqua-t-il sèchement.
- Georgi, tu mens très mal pour un ex-agent du KGB... Le type qui
a forcé les barrages de sécurité que tu as installés
doit sûrement très bien te connaître. Ou alors, il
a la même formation que toi. Largo nous a dit qu'il avait un accent
russe.
- Et à chaque fois qu'un russe est dans un mauvais coup, c'est
de ma faute?" S'emporta-t-il soudain.
Joy sourcilla, étonné par ce mouvement de colère.
"Bien sûr que non... Mais tu avoueras que...
- Quoi? Tu n'as pas confiance en moi peut-être? Tu penses que je
connais tous les criminels de cette Terre tout ça parce que j'ai
fait partie du KGB et que toi tu étais une gentille de la CIA?
Je suis désolé de te décevoir, mais à l'Agence
je n'ai jamais connu d'enfants de curs et je suis persuadé
que comme moi tu as dû au moins une fois dans ta vie tuer quelqu'un
pour une mauvaise raison, parfois sans même le savoir... Mais tu
étais trop naïve pour te poser des questions, tu préférais
obéir à ton cher petit papa, c'est ça?
- Je peux savoir pourquoi tu passes tes nerfs sur moi? Répliqua-t-elle,
le visage fermé.
- Parce que tu ne le fais pas toi? Monsieur Winch se tape une jolie fille
et voilà Joy Arden qui se met à faire crises de parano sur
crises de paranos et qui m'accuse de connaître un tueur à
gages!
- Je ne te croirais pas si tu me disais que tu ne le connais pas. J'ai
vu ta réaction. Je te connais bien maintenant.
- Non, tu ne sais rien de moi, ok? Alors lâche-moi, parce que je
peux faire de ta vie un enfer!"
Kerensky la bouscula et rentra à nouveau à l'intérieur
de la maison, ne se souciant plus d'elle outre mesure.
Jet, en route pour New York
Tôt dans la matinée
Tandis que Largo, John et Bella discutaient de leur projet un peu à
l'écart, au fond du jet, assis en triangle, Kerensky, Joy et Simon
se toisaient mal à l'aise. Simon, qui avait loupé un épisode,
ne comprenait pas du tout pourquoi Joy et Kerensky avaient l'air si remontés
l'un contre l'autre et son regard passait de l'un à l'autre sans
comprendre.
"Dites, si je vous dérange, il faut me le dire hein? Vous
êtes tellement sinistres que j'aurais presque envie de participer
à la conversation des autres chefs d'entreprises, là, sur
les clauses de limitation de responsabilité..." fit-il en
désignant vaguement Largo, John et Bella.
Aucun des deux ex espions de l'Intel Unit ne broncha.
"D'accord... Cause toujours, tu m'intéresses..."
Kerensky se racla la gorge, légèrement hésitant.
"J'ai du nouveau sur la douille du tueur."
Aussitôt, Simon se leva de son fauteuil pour regarder derrière
l'épaule de Kerensky le travail qu'il effectuait sur son micro.
"Qu'as-tu découvert? Demanda-t-il tout en réalisant
que Joy n'avait pas bougé d'un poil.
- La droguerie d'où provient la douille s'appelait Vertscerek Corp.,
tout un stock de ces balles y a été commandé il y
a trois semaines par notre tueur à gages.
- Et alors? On a son nom?"
Kerensky, impassible, appuya sur un bouton et s'écarta légèrement
pour montrer l'écran à Simon.
"Oui, celui qui a commandé les balles s'appelle Georgi Kerensky."
Simon devint blême et regarda son ami sans comprendre.
"Tu veux rire? S'étonna Simon.
- Pourquoi? Tu comptes m'accuser? L'agressa légèrement Kerensky.
- Hey, cool, Kerensky! On t'a fait une mauvaise farce? Répondit
Simon, désamorçant la situation.
- Sûrement."
Le Russe se calma. Il regarda Joy droit dans les yeux. La colère
ne brillait plus au fin fond de son regard acier.
"Tu avais raison Joy. C'est quelqu'un que je connais."
La garde du corps, sentant au ton de sa voix que toute trace de mépris
s'était envolée, sourit, comprenant que cette phrase était
une sorte de demande d'excuses implicite.
"Oh mais j'ai toujours raison." Sourit-elle.
Naturellement, Kerensky comprit à cette petite pique qu'elle les
acceptait. Simon, quant à lui, perdu au beau milieu de ce langage
indirect et mystérieux d'agents secrets, haussa les épaules.
"Bah j'ai rien compris, mais l'essentiel est que vous ayez fait la
paix."
A ce moment, Largo, qui avait perçu des bribes de leur conversation,
les rejoignit.
"Que se passe-t-il? Demanda-t-il.
- Kerensky dit qu'il pense connaître le tueur à gages...
résuma brièvement Simon.
- Qui est-ce?" Demanda Largo.
Kerensky parut hésiter.
"J'ai dit que c'était quelqu'un que je devais connaître.
Mais de qui il s'agit précisément...
- Tu n'as pas une idée?" Insista Largo.
Kerensky ne répondit pas tout de suite. Il lança un bref
regard à Joy.
"Je n'en suis pas sûr."
La jeune femme hocha la tête, signe qu'elle avait compris ce qu'il
voulait faire.
"Je suis sûre que Kerensky retrouvera de qui il s'agit. Inutile
d'insister."
Largo écarquilla les yeux, floué voire légèrement
inquiet, par l'étonnante osmose qu'il pouvait parfois exister entre
ces deux-là, qui, bien qu'anciens ennemis, connaissaient par cur
leurs classiques de l'espionnage et n'hésitaient pas à s'en
servir, au détriment d'eux, commun des mortels. Mais il leur faisait
confiance.
"Si tu le dis Joy..."
Hôtel Malkuriec
Au même moment, à Riga
Il réexamina la liste: pas de doute possible à avoir, même
si Georgi avait bien essayé de dissimuler leur départ, le
jet privé de Winch avait décollé d'un aéroport
privé des alentours de Riga quelques heures auparavant. Et comme
il ne retrouvait plus la trace de Bella Volkavski nulle part, elle devait
sûrement les avoir accompagné.
Ils rentrent sur leur territoire... pensa-t-il. Je dois sacrément
leur faire peur...
Une lueur de fierté brilla dans ses yeux. Il saisit dans le dossier
"soldat de plomb", toujours ouvert sur sa table de travail,
une photo de son maître: Georgi Kerensky. Celui qui lui avait tout
appris, celui pour qui il aurait donné sa vie pendant si longtemps.
Avant qu'il ne se range du côté ennemi. Avant que Winch et
ses grands idéaux le ramollissent.
Il soupira et passa un rapide coup de fil, sur une ligne protégée,
pour réserver un billet d'avion au nom de son maître, un
petit message pour lui signifier qu'il ne le lâcherait jamais, comme
avoir laissé cette douille sur les lieux de l'attentat. Après
avoir raccroché le téléphone, il jeta un coup d'il
à sa valise qui avait à peine été défaite
depuis son arrivée un mois auparavant en Lettonie.
"Génial... Ils vont m'obliger à jouer les Globe-trotters..."
gronda-t-il, fidèle à sa mauvaise humeur légendaire.
Un sourire se dessina tout de même en repensant à Kerensky.
Même s'il ne voulait pas se l'avouer, il avait envie de le revoir,
au moins une fois, avant que cette histoire ne les sépare pour
toujours. Juste une fois, car il faisait partie de lui, de sa vie. Un
lien indescriptible les rattachait l'un à l'autre jusque dans la
mort: les liens du sang.
Groupe W, salle du Conseil d'Administration
Peu de temps après leur arrivée aux USA (mettons dans la
soirée, je suis nulle en décalage horaire)
A peine arrivé à New York et au siège du Groupe W,
Largo et John avaient réuni le Conseil d'Administration, qui, énervé
par ce contrat sous haute tension, réclamait une mise au point.
Largo commença par présenter Bella à tous.
"Bien... commença-t-il, calé dans son fauteuil de dirigeant.
Comme vous devez le savoir, mademoiselle Volkavski a dû faire face
à de nombreuses menaces, tentatives d'intimidations et tentatives
de meurtre, probablement de la part de ses concurrents.
- On a une idée de qui peut avoir commandité ces agressions?
S'intéressa Alicia.
- Mon équipe y travaille, ainsi qu'Interpol et la police nationale
lettonne. En attendant, pour plus de sécurité, le contrat
sera signé ici, à New York, dans deux jours.
- Toutes les mesures de sécurité nécessaires seront
prises... rajouta Sullivan. Tous nos actionnaires, ainsi que ceux de Likatz
Industries seront présents, cela se déroulera au Centre
Duvall.
- J'espère que ça ne va pas se transformer en tuerie comme
d'habitude avec vous, Largo... grogna Michel.
- Rassurez-vous, l'Intel Unit est sur le coup. Si je me rappelle bien,
elle vous a déjà tiré de quelques mauvais pas, Michel?"
Lui rappela Largo en souriant.
Michel grimaça et se renfrogna dans son fauteuil. Puis John ouvrit
son dossier et exposa aux membres du Conseil les détails de l'accord.
Largo, quant à lui, se leva.
"Veuillez m'excuser, mais je vais conduire mademoiselle Volkavski
à ses appartements. Je suis sûr qu'après toutes ces
émotions, elle a envie d'un peu de repos."
Bella acquiesça et suivit Largo jusqu'à l'appartement d'hôte
qui avait spécialement été préparé
pour elle. Une fois à la porte, Largo lui fit un sourire lumineux
qui en disait long sur ses intentions.
"Je croyais avoir besoin de repos? Pas de nouvelles sensations fortes...
sourit-elle d'un air malicieux.
- Je pensais à des sensations fortes plutôt agréables..."
murmura-t-il en se penchant vers elle pour l'embrasser.
Bon après, mes tendances largojoyistes m'interdisent de vous décrire
ce qu'il se passe, disons que Largo et Bella se retrouvent dans l'appart
de celle-ci et qu'ils nous jouent un remake de la chevauchée fantastique...
;-D
Bunker
Le lendemain matin
Alors que Simon et Joy patientaient le retour de Kerensky, parti chercher
à l'accueil les enregistrements des caméras de surveillance
de la maison de Bella Volkavski que son service de sécurité
leur avait expédié pour faciliter l'enquête, le vice-Président
de la sécurité du Groupe gigotait sur son siège.
Il interrogea Joy du regard.
"Bon alors il se passe quoi avec Kerensky?
- Laisse courir Simon... Je ne pense pas qu'il le sache vraiment lui-même.
Quand il sera sûr il nous dira tout...
- C'est pas ça Joy, tu sais que j'ai confiance en lui..."
Joy haussa un sourcil.
"Enfin maintenant j'ai confiance en lui... Je m'inquiète c'est
tout... J'ai pas envie que cette histoire se transforme en règlements
de comptes ou en vengeance personnelle...
- Sur ce terrain là Simon, désolée de te faire de
la peine, mais le tueur a déjà pris de l'avance. Il provoque
Kerensky. Ce qu'il devra se passer se passera."
A ce moment, Kerensky entra dans le bunker. Il inséra une des vidéos
dans un lecteur et s'installa à son poste de travail. Joy s'approcha
de lui.
"Tu crois que tu vas pouvoir dégoter un truc? Demanda Joy.
- Oui, je sais d'où il a déconnecté les alarmes de
la maison de Bella Volkavski, expliqua-t-il. Il y avait une caméra
de surveillance dans ce secteur qu'il n'a probablement pas vue, elle était
dissimulée par les arbres du parc de la maison..."
Le Russe fit avance rapide et finit par mettre la vidéo sur pause
lorsqu'il aperçut leur homme. Aussitôt il la scanna. L'image
était floue et de mauvaise qualité. De plus, on n'apercevait
le tueur que de loin et de profil.
"Tu peux améliorer l'image? Demanda Simon.
- Un jeu d'enfant. J'ai besoin de temps et de calme... poursuivit-il en
leur lançant un regard insistant.
- Ok, pigé, tu nous fous à la porte? Sourit Simon.
- Nous, on va enquêter dans les aéroports pendant ce temps...
décida Joy. Il se peut qu'il ait à nouveau utilisé
le nom de Kerensky pour débarquer à New York, s'il nous
a suivis.
- Je te suis, ma belle!"
Les deux jeunes gens s'éclipsèrent après avoir salué
Kerensky. Celui-ci ne leur prêta pas la moindre attention, déjà
plongé dans son travail. Il regardait la silhouette de leur homme
et essayait de reconnaître dans cette image floue les traits familiers
de celui auquel il pensait.
"Rodia... Rodia... murmura-t-il. J'espère vraiment que ce
n'est pas toi."
Bunker
Une heure plus tard
Kerensky ne faisait plus aucun geste, prostré devant l'image décryptée
du tueur à gages. Jusqu'au dernier moment, il avait espéré
que ce n'était pas lui, même s'il l'avait su dès la
minute où il avait lu cette inscription sur la douille: "soldat
de plomb". Il s'agissait d'un programme d'entraînement et de
formation au KGB. Kerensky était instructeur dans ce programme
quand il ne partait pas en mission contre la "vermine occidentale".
Un jour, en rentrant d'une de ces missions, il avait découvert
que Rodia était entré au KGB et s'était inscrit au
programme "soldat de plomb". Pour que lui, celui qu'il admirait
depuis sa toute petite enfance, lui apprenne enfin tout ce qu'il savait
et soit fier de lui. Mais Georgi était entré dans une rage
noire en apprenant la folie qu'il avait faite. Il était lucide
à l'époque, il savait les pays communistes allaient s'effondrer
face aux géants occidentaux et il savait que lorsque cela arriverait,
il ne ferait pas bon vivre pour un agent du KGB. Il avait utilisé
toutes ses relations, toute son influence pour que Rodia quitte le KGB.
Mais une fois qu'on était dans la place, il était rigoureusement
impossible d'en sortir.
La mort dans l'âme, il avait fini par accepter Rodia dans son programme
de formation, se disant que s'il ne pouvait pas empêcher de le voir
se transformer en tueur, au moins il serait en position privilégiée
pour le surveiller. Mais cette situation ne put durer très longtemps.
Un jour, il vola de ses propres ailes, se mettant à faire tout
ce que son instinct protecteur aurait voulu qu'il ne fasse jamais. Quand
le KGB avait été dissolu pour le SVR, Kerensky était
devenu mercenaire et Rodia aussi, copiant son maître, sa référence.
Puis leur vie avait pris deux chemins différents: alors que Kerensky
apprenait la sagesse et les principes, Rodia brillait par son arrogance
et il flottait une odeur de pourriture quand on était dans la même
pièce que lui. Malgré tous les efforts de leur mère,
rien n'avait pu les rapprocher. Ils étaient devenus des frères
ennemis.
Le téléphone se mit à sonner. Kerensky sortit de
ses sombres pensées et décrocha.
"Quoi? Fit-il d'un ton peu aimable.
- Toujours aussi agréable à ce que j'entends, grand frère?"
Le cur de Georgi manqua un battement. Ses lèvres se serrèrent.
"Rodia... murmura-t-il.
- Je vois que tu ne m'as pas oublié...
- Ce serait difficile après tous les charmants messages que tu
m'as envoyés.
- Je sais que c'était imprudent mais je n'ai pas pu résister
à la tentation... Pouvoir te défier, enfin, après
toutes ces années... Même si j'aurais préféré
qu'on soit dans le même camp, je dois avouer que cette perspective
me... motive.
- Plus que les 500 000$ de Luka Julic pour assassiner Bella Volkavski?
Rétorqua Kerensky.
- Oh, je t'en prie frangin... Pour une fois qu'on discute tous les deux,
tu ne vas pas parler boulot? Hein? Ca fait combien de temps qu'on ne s'est
pas vu tous les deux? Quatre? Cinq ans?
- Je n'ai pas compté.
- Oh oui c'est vrai, Georgi, tu n'as jamais été très
sentimental.
- Toi par contre... Très émouvante l'évocation de
"soldat de plomb"... ironisa Georgi.
- C'était une des plus belles périodes de ma vie... Même
si tu commençais déjà à déconner...
Tu n'étais pas patriote...
- Non, j'étais malin, nuance."
Rodia étouffa un rire.
"Je vais devoir te laisser mon frère. D'après mes calculs
tu pourras repérer mon appel d'ici quinze secondes... Sache que
j'aurais beaucoup aimé te revoir, avant notre duel final. Beaucoup."
Rodia raccrocha, laissant Kerensky furieux et tourmenté par son
passé.
"Moi aussi..." déclara-t-il pour lui-même.
Bunker, Groupe W
Dans la soirée
Simon et Joy débarquèrent au bunker en pleine conversation.
Ils aperçurent tout de suite Kerensky.
"Salut! fit Simon. Tu vas être content de nous: on sait que
notre tueur est à New York... Il nous lâche pas: comme un
chewing-gum collé à une chaussure... C'est encore plus difficile
de se débarrasser de lui que de Chiquita Sanchez.
- Qui est-ce? Sourit Joy tout en le regrettant aussitôt.
- Oh c'est une petite qui est tombée folle de mon corps à
Madrid il y a cinq ans... A l'époque Largo et moi on voyageait
sans arrêt et elle nous a suivi pendant des mois, on n'arrivait
pas à s'en dépêtrer... Alors on a fini par prendre
un bateau pour la Grèce sous de faux noms...
- Après cet interlude très folklorique, pourrions-nous en
revenir au sujet qui nous intéresse? Reprit Kerensky.
- On a déniché un Georgi Kerensky à l'aéroport
Lincoln. Il est arrivé... expliqua Joy.
- Je vois.
- Toi, tu en es ou? Demanda Joy.
- Hum... Je suis en train d'essayer de prouver l'implication de Luka Julic:
je cherche comment il a lancé ce contrat... Il n'y a pas trente-six
mille façons de contacter un meurtrier sur commandes et ça
laisse des traces si on se donne la peine de les chercher... Mais Julic
est très doué pour camoufler ses petites magouilles."
Simon, après avoir pris un siège et s'être installé
auprès de Kerensky, remarqua sur l'écran d'ordinateur du
russe que celui-ci avait fait l'authentification du nettoyeur.
"Ben? C'est le tueur lui?
- Quel sens de la déduction... fit Kerensky alors que Joy s'approchait
pour regarder.
- T'aurais pas pu le dire plus tôt? Poursuivit Simon. Tu le reconnais
alors?
- Oui.
- Un vieux copain? Un vieil ennemi? Insista le Suisse.
- Un peu de tout ça, oui.
- Mais c'est quoi son nom?
- Peu importe, fit vaguement le Russe. Il est dangereux. Il ira jusqu'au
bout. Même si nous prouvons l'implication de Julic et que celui-ci
retire son contrat, il terminera le boulot. C'est un perfectionniste."
Kerensky fit une légère pause.
"Il faudra le tuer pour sauver Bella."
Sans laisser le temps de répondre à Simon et Joy, il se
leva.
"Où tu vas? S'étonna Simon.
- Me chercher un café noir. J'en aurais besoin si je dois à
la fois trouver sa planque et des preuves contre ce cher Luka Julic."
Il n'ajouta rien de plus et quitta le bunker sous un haussement d'épaules
de Simon.
Bar le Ricky Vice, Brooklyn
Une heure plus tard
Kerensky observait silencieusement la faune du bar mal famé dans
lequel il s'était installé, un verre de vodka sous la main.
Des dealers, des mercenaires, des proxénètes, et dans le
lot, quelques indics qui écoutaient les conversations pour les
rapporter aux flics en échange de libertés sous caution
ou de conditionnelles... Il savait que Rodia viendrait. Il était
arrogant, présomptueux et l'idée de défier celui
qui lui avait tout appris serait la seule erreur qu'il pourrait commettre.
Il viendrait.
Alors qu'il portait son verre à sa bouche pour le terminer d'une
traite, il vit une jeune femme entrer dans le bar: belle, fraîche,
vêtue de couleurs vives, elle attira tout de suite l'attention de
tous les malfrats réunis dans ce lieu de perdition. Mais sûre
d'elle, elle ne fit pas attention à eux une seule seconde et se
dirigea sans hésiter vers Kerensky avant de s'asseoir à
sa table. Kerensky émit un grognement.
"Joy..."
Joy, car c'était bien entendu d'elle dont il s'agissait, esquissa
un léger sourire.
"Tu fais la fête avec tes copains Kerensky? Pas très
fréquentable ce beau monde..." s'amusa-t-elle.
Mais le Russe n'avait pas envie de rire. Il la fusilla du regard.
"Qu'est-ce que tu fais là?
- Je t'ai suivi, répondit-elle tout naturellement sans se démonter.
- Peur que je trahisse la cause?
- Peur que tu essaie de trouver ce tueur seul.
- Tu vas le faire fuir.
- Je connais cet endroit... expliqua-t-elle en lançant un regard
circulaire dans l'établissement. Un repère à mercenaires...
J'y allais souvent pour trouver des infos quand je bossais à la
CIA..."
Au moment où elle parlait, une de ses vieilles connaissances entra
dans le bar, passa près d'elle et pâlit en la reconnaissant.
"Hey! Mais c'est le petit Enzo! Sourit-elle. Comment vas-tu depuis
la dernière fois?"
Le Enzo en question parut horrifié par l'évocation de leur
dernière rencontre et sans demander son reste, il prit ses jambes
à son cou et se tira vite fait bien fait du bar. Joy haussa les
épaules.
"Apparemment il ne garde pas un très bon souvenir de moi...
Pourtant je m'étais éclatée...
- Et on se demande pourquoi elle est encore célibataire..."
ne put s'empêcher de sourire Kerensky.
Puis son regard dévia vers l'entrée du bar. Les traits de
son visage reprirent leur impassibilité. L'homme qu'il avait aperçu
sur le seuil et qui lui souriait lui faisait signe de le rejoindre dehors.
A l'expression du visage de Kerensky, Joy comprit tout de suite que leur
homme était arrivé.
"Passe par derrière." Se contenta-t-il de lui ordonner
avant de le suivre à l'extérieur.
Extérieur du Ricky Vice
Un instant plus tard
Son revolver à la main, Kerensky courut après Rodia, qui
s'était tout naturellement dirigé vers une petite ruelle
sombre, dont le bar faisait le coin. Joy débarqua par la porte
de service de l'établissement, son Beretta à la main. Rodia,
bloqué par son frère et par Joy, prit le temps de saisir
son revolver et visa Joy.
"Je ne te conseille pas de t'approcher Georgi, où ta copine
passera de vie à trépas.
- Laisse tomber Rodia! Gronda Kerensky.
- Tu rigoles? C'est trop excitant.
- Ce n'est pas un jeu! Eclata Georgi. Le seul de mes enseignements que
tu n'as jamais été capable de retenir!
- Bien sûr que c'est un jeu, et un jeu particulièrement intéressant!
Et les règles sont simples: tu me laisses partir et elle vit. Tu
ne me laisses pas partir, et nous mourrons tous les deux. Ce sera plutôt
une mauvaise journée pour toi, non?
- Elle n'a rien à voir avec cette histoire! C'est entre nous deux
Rodia!
- Il fallait y penser avant de l'emmener à notre petite réunion
de famille!"
Rodia réajusta son tir, sûr de lui, mais ça ne parut
pas impressionner Joy.
"Tu veux qu'on joue Rodia? Reprit Georgi. Alors j'ai un nouveau jeu
à te proposer: je te laisse en vie et tu laisses tomber Bella Volkavski.
- Bella? S'amusa Rodia. Elle n'a plus aucun intérêt.
- Quoi?"
Kerensky fronça les sourcils, réfléchissant à
ce qu'il venait de dire. Qu'avait bien pu faire Rodia? Puis il analysa
la situation et réalisa qu'ils étaient bloqués. Il
baissa son flingue.
"On laisse tomber Joy, déclara-t-il.
- On l'a, Kerensky! Protesta Joy.
- J'en suis pas si sûr... marmonna-t-il. C'est trop facile tout
ça..."
Georgi réfléchit à toute vitesse, il pensa aux méthodes
de Rodia, aux siennes, à ce qu'il lui avait appris, à ce
qu'ils avaient vécu. Puis, il comprit. Si Bella n'avait plus d'intérêt
d'après Rodia, c'est qu'il s'était déjà occupé
d'elle. Il faisait diversion.
"Il a posé une bombe au Groupe! Comprit-il soudain.
- Tu te fous de moi?" S'écria Joy.
Aussitôt, Kerensky ne fit plus attention à Rodia une seule
minute de plus et courut vers sa voiture, garée cent mètres
plus bas, pour dénicher son portable. Hallucinée par sa
réaction, Joy détourna l'attention une seconde et quand
elle se tourna vers Rodia, il s'était volatilisé.
"Et merde!"
Elle se décida alors à rejoindre Kerensky en courant, qui
composait le numéro de Largo. Il s'impatienta.
"Merde, il a débranché son portable! Fit-il.
- Tu es sûr qu'il y a une bombe? Demanda Joy, sceptique.
- Oh oui, crois-moi... fit Kerensky. Et comme Bella est sûrement
avec Largo, on a intérêt à trouver une solution, et
vite!"
Kerensky lança son portable à Joy pour que celle-ci tente
de joindre Simon et il se mit au volant de la voiture, direction le Groupe
W.
Groupe W, 62ème étage
Au même instant
Simon se baladait tranquillement dans les couloirs du Groupe, se préparant
à rejoindre son appartement, situé près de celui
de Largo, quand il aperçut une jolie rousse, une nouvelle secrétaire
aux très longues jambes qu'il n'avait pas encore rajoutées
à son tableau de chasse. Il passa en mode séducteur et réfléchissait
déjà à ses travaux d'approche quand son portable
se mit à sonner. Il hésita une seconde, puis se rappela
que Joy lui avait dit de rester aux aguets tant qu'elle n'aurait pas mis
la main sur Kerensky, avant de partir. La mort dans l'âme, il se
décida à répondre.
"Allô, ici Simon le Magnifique! Répondit-il tout en
faisant un sourire ravageur à la jolie secrétaire qui passait
devant lui, rejoignant son bureau.
- Grave problème en vue! Attaqua directement Joy.
- Dis-moi! Fit sérieusement Simon.
- Kerensky pense qu'il y a une bombe au Groupe qui va viser Bella. Tu
sais où elle est?
- Plutôt oui, Largo et elle sont enfermés au penthouse avec
interdiction formelle de les déranger!
- Alors la bombe est dans l'appartement! Dérange-les Simon, au
plus vite!
- Ok!"
Simon se mit à courir comme un dingue à travers le couloir
et se mit à tambouriner la porte du penthouse, en hurlant comme
un malade.
"Largo! Cria-t-il. État d'urgence!
- T'es entré? Demanda Joy à l'autre bout du fil.
- Pas encore...
- Qu'est-ce qu'il fout? ..."
Quelques instants après, Largo ouvrit la porte de son appartement,
vêtu d'un simple caleçon (ce qui, dans des circonstances
moins stressantes, aurait pu être très agréable à
admirer...).
"J'espère que c'est important... dit-il à Simon.
- Bombe! Expliqua brièvement Simon en se frayant un chemin dans
le penthouse.
- Bombe? Répéta Largo, interloqué.
- Joy, Kerensky, j'y suis... Elle est où?" Demanda Simon au
téléphone.
Bella émergea de la chambre de Largo, après avoir enfilé
à la va-vite une de ses chemises.
"Que se passe-t-il? S'inquiéta-t-elle.
- Va prévenir la sécurité d'une alerte 3, fait évacuer
l'immeuble! Dépêche-toi!" Lui ordonna Largo.
Elle acquiesça et se rua hors de l'appartement. Pendant ce temps,
Simon gesticulait au téléphone.
"Comment ça, tu sais pas où elle est?
- C'est pas de ma faute! Protesta Joy. C'est Kerensky qui s'est mis à
avoir soudain des dons de voyance!"
Dans la voiture, à côté de Joy, Georgi lui lança
un regard noir.
"Réfléchissons deux secondes... dit-il calmement. Rodia
n'a pas pu avoir accès à l'appartement de Largo puisque
c'est l'endroit le plus sécurisé de la Tour... Il a sûrement
dû la déposer dans les conduits d'aération.
- Tu es sûr? Demanda Joy.
- C'est ce que j'aurais fait.
- Hé Ho? Intervint Simon. On ne vous manque pas trop? Je vous signale
qu'elle est AVEC NOUS la bombe!
- Cherche dans les conduits d'aération Simon!
- Larg'? Les conduits d'aération?
- Cuisine!" Répondit aussitôt celui-ci.
Les deux amis se ruèrent dans la cuisine et Simon, se mettant debout
sur une chaise commença à dévisser la grille de ventilation.
Il aperçut assez rapidement le bébé high-tech, pleins
de fils de toutes les couleurs partout.
"Tu la vois? S'inquiéta Largo.
- Oh oui... répondit-il. J'aimerais pas passer une nuit d'amour
avec elle... Je fais quoi maintenant, Joy?"
Dans la voiture, Kerensky arracha le portable des mains de Joy et reprit
les choses en main (oui, je sais, c'est imprudent de conduire et de téléphoner
en même temps, mais là, il y a quand même urgence...).
"Décris-la-moi! Dit-il à Simon.
- Il y a une charge de plastique, du C-4, et une grosse quantité,
ça va faire péter tout l'étage! Un minuteur qui indique
une minute et treize secondes, et puis tout pleins de fils partout, de
toutes les couleurs!
- Quelles couleurs?
- Euh... Trois rouges, deux bleues, une verte, violette, noire, quatre
jaunes.
- C'est tout?
- Non... Il y a aussi un fil blanc, il enroule un rouge et il part du
minuteur...
- Laisse tomber le blanc... Est-ce que tu vois deux jaunes et un noir
qui partent du même point d'origine?
- Euh... Oui.
- Alors arrache-les, vite!
- Ok boss!"
Simon prit une grande respiration, prit les fils en question entre ses
doigts, ferma les yeux et puis les tira d'un coup sec. Il attendit une
seconde, puis une autre, et rouvrit les yeux. Le minuteur s'était
arrêté à explosion moins 11 secondes. Il poussa un
gros ouf de soulagement.
"Merde alors! Je viens de prendre dix ans! S'exclama-t-il en se laissant
tomber sur la chaise sur laquelle il était debout.
- C'est fini? S'inquiéta Largo.
- Ouais... Merci Kerensky... rajouta le Suisse au téléphone.
- Hum. On arrive..." dit-il simplement en raccrochant.
Largo regarda arriver l'équipe de déminage du Groupe débarquer
au beau milieu de son salon.
"Remballez-la, elle est ici! Leur indiqua-t-il. Dommage que vous
soyez arrivés trop tard..."
Puis il mit sa main sur l'épaule de son meilleur ami.
"Bien joué Simon...
- Ouais, ben, je te laisse, je vais rentrer chez moi faire ma crise cardiaque..."
se lamenta-t-il.
Dans la voiture, sur le chemin du retour au Groupe W, Joy se frotta les
yeux, de fatigue, puis elle regarda intensément Kerensky.
"Alors? Qui est ce Rodia?"
Une lueur de tristesse traversa le regard de Kerensky.
"Mon frère." Répondit-il simplement.
Penthouse
15 minutes plus tard
Largo et Simon, installés sur le canapé, regardaient gravement
Kerensky, debout au milieu de la pièce, tandis que Joy, un peu
en retrait, observait la scène assise sur le bureau de Largo.
"Ton frère? Répéta Largo, interloqué.
Pourquoi tu ne nous en as jamais parlé?
- Ne me dis pas que ça t'étonne, je ne suis pas des plus
bavards, au cas où tu l'aurais oublié.
- Mais... Il y a une chance pour que tu lui fasses prendre raison? Comment
s'appelle-t-il déjà, Rodia?
- Aucun risque. C'est un tueur professionnel. Il fait ça depuis
quinze ans. Il ira jusqu'au bout.
- Je suis désolé, Georgi... murmura Largo.
- Pourquoi? Ce n'est pas toi qui l'as transformé en tueur."
Il fit une légère pause.
"C'est moi."
Joy quitta son perchoir et rejoignit Kerensky au milieu du salon, face
à Largo et à Simon.
"Il nous faut un plan... déclara-t-elle. Nous devons l'attraper,
et sans le tuer.
- Alors là, tu te berces d'illusions Joy... décocha Kerensky.
Rodia n'est pas de ceux qu'on met en cage...
- Tu préférerais qu'on tue ton frère?" Rétorqua-t-elle.
Il la glaça du regard.
"Parfois je me demande si cela ne serait pas la meilleure solution."
Puis il quitta le penthouse, laissant tout le monde profondément
marqué par ses paroles. Simon plongea sa tête dans ses mains.
"Waw... Pas facile comme situation... articula-t-il. Voilà
que Kerensky s'apprête à nous faire un remake d'Abel et Caïn.
- Tu as un plan Joy? Demanda Largo.
- Le contrat sera signé demain, à onze heures. Rodia ne
fera pas de nouvelle tentative cette nuit, alors il tentera son coup sûrement
pendant la cérémonie où il sera signé. Il
faudra renforcer la sécurité au Centre Duvall. Et tout faire
pour attraper Rodia. Vivant."
Largo acquiesça.
"Tu savais pour son frère? Interrogea-t-il Joy.
- Je savais qu'il y avait quelque chose de pourri qui tournait autour
de cette affaire. Mais non. Comment aurais-je su que Kerensky avait un
frère?
- Je ne sais pas... répondit un Largo évasif. Vous êtes
pareils tous les deux."
Il réfléchit un instant.
"Tu ferais quoi si c'était ton père? Poursuivit-il.
- Et toi?
- Je voudrais le sauver... répondit-il sans hésiter.
- Alors c'est aussi ce que Kerensky veut. Il ne sait juste pas comment
faire, c'est tout."
Appartement de Georgi Kerensky
5 heures du matin
Kerensky gigotait, fiévreux, au fin fond de son lit, tourmenté
par le même cauchemar qui l'empêchait de trouver le sommeil
depuis que cette affaire avait commencé. Ce cauchemar qui en réalité
le tyrannisait depuis des années. Il se réveilla en sursaut,
en sueur. Las, il refit mécaniquement les même gestes que
ceux qu'il faisait lorsque ce fichu cauchemar revenait le torturer.
Il se leva, quitta son lit et se dirigea vers sa salle de bain où
il fit couler l'eau fraîche du robinet pour se rincer le visage.
Puis, les traits tirés, les muscles du visage contractés,
il s'observa un long moment dans le miroir, tentant de retrouver dans
les traits devenus trop communs de son visage ceux de son petit frère
Rodia.
Toujours le même rêve: c'était à Saint-Pétersbourg.
Il avait quinze ans et Rodia en avait sept. Leurs parents avaient décidé
de quitter la Russie pour les États-Unis, soi disant pour être
enfin "libres" même si Kerensky n'avait jamais réussi
à comprendre la détermination de son père. Il aimait
son pays et savait que Rodia avait peur de quitter son chez lui et de
devoir s'accoutumer à une nouvelle culture. En bon frère
protecteur, il s'assurait de veiller au moindre de ses problèmes,
ce qui arrangeait de toute façon leur mère, peu affectueuse.
La veille de leur départ pour le Texas, Rodia fêtait son
septième anniversaire. Tous ses amis avaient été
réunis pour fêter à la fois ce nouveau cycle et son
départ. Georgi surveillait tout ce petit monde, ses parents s'occupant
des derniers détails de leur voyage. Au terme d'un jeu stupide
avec ses amis, où tous riaient comme des fous et s'empiffraient
de sucreries sous le regard passif et bienveillant de Kerensky, leur mère,
paniquée, avait débarqué et ordonné aux enfants
de tous s'en aller. Leur départ avait été dénoncé,
ils devaient s'en aller plus tôt et tout laisser en plan.
Effrayés, les gamins s'étaient dispersés à
la vitesse d'un essaim d'oiseaux effarouchés par une présence
hostile. Rodia n'avait même pas pu leur dire au revoir. Alors qu'il
se trouvait dans sa chambre, perdu, cherchant les trois seuls objets à
emporter que dans la précipitation sa mère lui avait accordé,
il avait paniqué. Ce choix, pourtant anodin, lui parut si difficile,
qu'il s'enfuit.
Leur père était entré dans une rage folle. "Il
ne comprend pas ce gamin! On fait ça pour lui!" Répétait-il,
courroucé, tandis que leur mère s'acharnait à le
chercher dans le jardin de leur maison sans espoir de l'y trouver. Georgi
les regardait s'enflammer, cogiter, spéculer, s'angoisser à
l'idée qu'ils ne pourraient pas le retrouver et partir à
temps sans que la police ne vienne les intercepter. Lui, tranquillement,
continuait à préparer ses bagages et ceux de Rodia car il
savait où se trouvait son petit frère et il savait qu'il
le ramènerait à temps pour leur départ.
Au bout d'une heure, sentant que sa mère allait faire une crise
d'angoisse, il avait tranquillement poussé la porte de la maison
en leur lançant "Je vais le chercher. Préparez la voiture.".
Et il avait disparu sous le regard perplexe de ses parents.
Georgi, comme prévu, avait retrouvé Rodia dans sa planque
préférée, sa deuxième maison: une petite cabane
qu'il lui avait construite un été pour qu'il puisse s'amuser
à jouer à Robin des Bois avec ses amis. Son petit frère
était recroquevillé dans un coin de la fragile construction
et tentait maladroitement de dissimuler ses yeux rougis par les larmes
qu'il avait versées. Georgi s'était assis à côté
de lui, sans mot dire. Ils n'avaient rien dit pendant une dizaine de minutes.
"On doit vraiment partir, hein? Avait fini par demander Rodia.
- Tu peux rester ici. Les parents ne te retrouveront pas.
- Mais... Je serai seul alors? Avait-il demandé avec appréhension.
- Non Rodia. Où tu vas, je reste."
Les deux frères avaient gardé le silence un long moment.
"Pourquoi on peut pas rester dans notre pays? Avait demandé
le petit garçon.
- Parce que papa n'est pas d'accord avec les chefs de notre pays. Et quand
on n'est pas d'accord avec eux, ils nous font du mal."
Rodia avait grimacé.
"Je les déteste. Jamais je ne serai comme eux."
Georgi avait paru sceptique à cette remarque.
"Contrairement à toi, je ne pense pas pouvoir leur échapper."
Il s'était même tu un instant.
"Ils ne me dégoûtent pas.
- C'est parce que tu n'es jamais d'accord avec papa?"
Georgi avait préféré ne pas répondre et s'était
ressaisi, fixant Rodia.
"Reste comme tu es Rodia. Ne change pas."
Puis, il s'était levé et avait tendu sa main à Rodia
pour qu'ils quittent ensemble cette petite cabane et rejoignent leurs
parents.
Kerensky sortit de ses rêveries et se frotta le visage comme pour
se réveiller.
"Tu n'aurais pas dû changer Rodia..." gronda-t-il la voix
rauque.
Centre Duvall,
Le lendemain, 11 heures
Joy, la main crispée sur son revolver, courait aussi vite qu'elle
le pouvait. Elle sentait son arme brûler entre ses doigts mais elle
n'avait pas envie de s'en servir, elle refusait. Elle jeta un petit coup
d'il vers Largo, qui courait à ses côtés, et
y lut la même expression dans son regard: la froide certitude qu'il
n'aurait jamais le courage d'arrêter le frère de Kerensky
"par tous les moyens".
Quelques instants plus tôt, tous étaient réunis dans
la salle principale du Centre Duvall, tendus, concentrés. Largo,
sur l'estrade, faisait son petit discours officiel face aux actionnaires
et membres des Conseils d'Administration de son Groupe et de celui de
Bella. La jeune femme se tenait à ses côtés, prête
à signer le contrat, prête à aller jusqu'au bout même
si elle était morte de trouille. Joy, Kerensky et Simon surveillaient
la salle, et supervisaient les membres de l'équipe de sécurité.
Joy se tenait en retrait de l'estrade car sa mission principale était
toujours d'assurer la protection de Largo. Simon et Kerensky sillonnaient
ensemble la salle parsemée d'invités de marque.
Rodia n'eut pas le temps de tirer le premier coup de feu. Kerensky et
Joy l'avaient aperçu en même temps, ils avaient piégé
la salle de conférence de façon à ce qu'il ne puisse
atteindre qu'un seul endroit pour tirer. Leur attention était fixée
sur ce point et ils avaient aussitôt accouru en sentant sa présence.
Une course-poursuite avait débuté. Rodia s'était
volatilisé et le bâtiment était bouclé et encerclé.
Il se cachait quelque part dans le centre Duvall, traqué, mais
par des prédateurs qui n'avaient aucunement envie de lui faire
le moindre mal. Les membres de l'Intel Unit s'étaient séparés,
cherchant Rodia chacun de leur côté. Largo et Joy inspectaient
le même secteur et après avoir entendu des bruits suspects,
ils avaient fini par se retrouver nez à nez.
"On tourne en rond... avait déclaré Joy. Rodia doit
être dans le même secteur que Simon et Kerensky.
- Allons-y!"
C'est à ce moment-là qu'ils avaient entendu le coup de feu.
Et depuis ils couraient.
Couloir C-42 du Centre Duvall
Un instant plus tôt
Kerensky courait droit devant lui, instinctivement, sans réfléchir,
ni à l'endroit où il allait, ni aux personnes qu'il verrait,
ni encore moins à ce qu'il ferait à Rodia lorsqu'ils seraient
face à face. Il n'eut pas à se poser la question bien longtemps.
Il le découvrit au fond du couloir. Une porte derrière lui,
menait à l'extérieur, sa porte de sortie. Aurait-il le courage
de le tuer ou le laisserait-il s'enfuir par cette échappatoire?
Georgi regarda son frère, qui braquait son arme vers lui et remarqua
pour la première fois qu'il tenait une seconde arme, braquée
sur quelqu'un d'autre, Simon, qui, assommé, gisait à ses
pieds, prêt à être descendu par Rodia.
"Laisse-moi partir, mon frère. Et ton ami restera en vie.
- Tu sais bien que je ne peux pas te laisser partir mon frère.
- Je te tuerai Georgi!" Se mit à hurler Rodia, perdant son
sang froid.
Kerensky se contenta d'assurer la prise de son revolver.
"Tu te rappelles ton septième anniversaire à Saint-Pétersbourg?
Avant qu'on ne parte pour l'Amérique? Demanda Kerensky.
- Pourquoi tu me parles de ça?
- Pour que tu te rendes compte de ce que tu es devenu !
- C'est parce que je voulais être comme toi que je suis devenu ce
que je suis!
- Je n'ai jamais dit que c'était de ta faute... Je sais que c'est
la mienne, admit Kerensky. Je n'ai pas été un bon frère.
Je n'ai pas pu t'empêcher de faire les même erreurs que moi."
Il avala sa salive péniblement.
"Aujourd'hui, il n'y a plus qu'un seul moyen pour que je détruise
ce que j'ai fait.
- En auras-tu le courage, Georgi?"
Il ne répondit pas. Rodia laissa tomber le flingue qu'il braquait
contre Simon pour viser uniquement son frère. Les deux hommes se
défièrent d'un regard douloureux, enfiévré
et courroucé pendant un long moment. Puis, Rodia se mit à
blêmir. Il se retourna et voulut courir vers la porte de sortie.
Georgi le regarda faire, hésita un long moment, mais quand son
frère atteignit la fameuse porte, il se décida. Il appuya
sur la gâchette.
Rodia tomba à genoux. Puis ce fut tout son corps qui s'écroula
lourdement sur le sol, en un bruit sourd. Il fut tué sur le coup.
Kerensky, le regard vide, demeurait immobile et ne remarqua même
pas que Simon reprenait connaissance et se relevait. Le Suisse s'aperçut
du trouble qui régnait chez son ami russe et il jeta un coup d'il
vers la direction qu'il fixait. Il reconnut Rodia, couché sur le
sol et comprit aussitôt ce qu'il était arrivé. Il
regarda d'un air gêné Kerensky, qui s'approcha à pas
lents du cadavre de son frère.
Sur ces entrefaites, Largo et Joy débarquèrent en courant
dans le fameux couloir, alertés par le coup de feu. Joy pâlit.
"Oh non..." murmura-t-elle.
Georgi quant à lui, s'était agenouillé auprès
de la dépouille de son frère et le prit dans ses bras. Son
visage demeurait impassible et ses gestes assurés ne tremblaient
pas le moins du monde. Mais son regard d'acier exprimait des sentiments
de souffrance et de torture atroce.
"Je t'aimais, mon frère..." finit-il par murmurer en
russe, sans que personne d'autre que lui ne puisse l'entendre.
Penthouse, Groupe W
Quelques jours après
Bella, assise sur le canapé de Largo, ses bagages prêts à
ses côtés, le regardait passer un coup de téléphone
avec appréhension. Si sa mère ne lui avait pas appris les
bonnes manières, elle se serait bien rongé les ongles: elle
avait envie de rentrer chez elle.
"Oui... disait Largo au téléphone. Je suis d'accord,
c'est une excellente nouvelle... Non, c'est moi qui vous remercie. Au
revoir."
Il raccrocha et eut un sourire satisfait.
"Tout est arrangé... annonça-t-il à Bella. Grâce
aux preuves que Joy a dénichées, sur les indications de
Kerensky, et qu'elle a envoyé à Interpol, un mandat d'arrêt
a été lancé à l'encontre de Luka Julic. La
police lettonne l'a arrêté il y a deux heures. Tu n'as plus
rien à craindre de lui, ni de personne d'ailleurs, puisque le contrat
a enfin été signé."
Bella poussa un soupir de soulagement.
"Je peux rentrer chez moi? Demanda-t-elle.
- Tu es libre. Mon jet est à ta disposition.
- Merci."
Elle se leva et prit la main de Largo.
"On se dit adieu? Fit-elle.
- Je préfère les au revoir... sourit-il.
- Tu aurais préféré que je reste à New York?
- Tu aurais aimé toi?
- J'aime encore plus mon pays et mon entreprise."
Largo étouffa un rire.
"Qu'y a-t-il? S'étonna-t-elle.
- Rien... J'ai juste un problème avec les femmes: elles préfèrent
toutes leur boulot à moi!"
Bella lui rendit son sourire.
"Tu devrais peut-être choisir une femme qui aime autant cette
vie d'action que toi... Pourquoi pas ta garde du corps? Elle est jolie
dans son genre..."
Largo eut un regard mystérieux.
"J'y avais déjà pensé..."
Bella lui prit la main.
"C'était bien."
Elle l'enlaça et l'embrassa langoureusement.
"Je suis sûre qu'on se reverra... Appelle-moi, à l'occasion.
- Je n'y manquerai pas."
Puis Bella prit ses bagages et quitta l'appartement. Largo regarda la
porte un instant puis haussa les épaules. Il saisit son téléphone
portable pour entendre une voix familière qu'il aimait entendre
juste pour le plaisir.
"Allô? Joy?" (Désolée, je n'ai pas pu m'empêcher
de faire ce clin d'il, déjà que je me suis forcée
à écrire une liaison entre Largo et une autre, laissez-moi
au moins me réconforter à la fin... ;-D... Et oui, on ne
se refait pas...)
Appartement de Kerensky
Deux jours après
Joy frappa pour l'énième fois à la porte de l'appartement
de Kerensky.
"Ouvre, Georgi, je sais que t'es là!"
Elle insista encore et puis au bout d'un moment, elle perçut un
soupir de derrière la porte. Kerensky lui ouvrit la porte.
"Qu'est-ce que tu veux?
- Savoir si ça va.
- Non, ça ne va pas... Contente?
- Georgi..." protesta-t-elle.
Il étouffa un rire.
"Depuis quand tu m'appelles par mon prénom?"
Elle esquissa un sourire.
"On aimerait tous faire quelque chose pour toi.
- Ce n'est pas la peine. On a eu la même éducation Joy, tu
sais très bien qu'il faut juste me laisser tranquille un petit
moment.
- Oui, je sais."
Elle se tut un instant.
"On ne t'a pas vu depuis l'enterrement, on était un peu inquiet...
- Je vous ai dit que je prenais une semaine. Ca fait cinq jours. Je serai
là lundi. Je tiens parole."
Elle fronça les sourcils.
"Tu sens l'alcool... Tu as bu? L'interrogea-t-elle sévèrement.
- Quelques verres seulement. Pour me donner du courage."
Il passa la main devant ses yeux, comme pour se réveiller.
"Je n'ai pas encore appelé ma mère. Je dois la prévenir."
Joy se mordit la lèvre. Elle n'avait même pas pensé
à ça.
"Je te laisse..." murmura-t-elle.
Elle se hissa légèrement sur la pointe des pieds et embrassa
affectueusement Georgi sur la joue. Puis elle s'en alla sans se retourner.
Kerensky referma la porte et une fois seul dans son appartement, il se
remit à tourner autour de son téléphone, indécis,
comme avant l'arrivée de Joy.
FIN
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